JOURNAL DUB PF: MÉNIÈRE
cipaux membres de cette assemblée sont le comte Orloff et le comte Buol : l’un envoyé de Saint-Pétersbourg et l’autre de Vienne. Ces messieurs sont en hostilité permanente; il y a entre eux un perpétuel échange de mauvais procédés, de récriminations aigres, de réticences presque injurieuses. Aussi le président du Congrès, M. Walewski, a-t-il fort à faire pour les tenir l'un et l’autre dans des rapports convenables. Tout récemment, M. Orloff a été fort irrité et sur le point de demander ses passeports pour quitter Paris. M. Buol a soulevé un incident à propos des forteresses de la ligne du Caucase, dont il voulait la démolition. Cette affaire a failli brouiller les cartes. C’est bien assez de raser le fort de Nicolas, grand crève-cœur pour la Russie. Aussi M. Orloff a-t-1l fait une sortie terrible contre le plénipotentiaire autrichien. Il faut savoir que, depuis son arrivée à Paris, M. Orloff ne s’est pas présenté chez la princesse de Liéven, par la raison que cette dame et M. de Kisseleff sont les vraies causes de la guerre avec la Russie. L'empereur Nicolas recevait de ces deux personnes des rapports tels qu'il a marché en avant contre la Turquie.
Mme de Liéven prétendait que notre maître était incapable de faire la guerre, qu'il serait assassiné, et qu'il n'y avait rien à craindre de notre côté. En conséquence, le tsar a poussé sa pointe, et l’on sait le reste. La cour de Saint-Pétersbourg est fort irritée contre les anciens conseillers intimes de Nicolas. Aussi M. Orloff tient-1l rigueur à la vieille Egérie de M. Guizot. D'un autre côté, M. le comte Buol fait la cour la plus assidue à Mme de Liéven, il voit tous les jours M. Guizot, et c'est une cause nouvelle de dissidence violente entre les deux ennemis politiques. Quand donc M. Buol a élevé la prétention de démolir les forts du Caucase, le plénipotentiaire russe a bondi comme un lion, il a voulu quitter Paris, et l’empereur, averti par
M. Walewski, a eu beaucoup de peine à retenir le Moscovite blessé.
Tout récemment, chez le garde des sceaux, ces deux personnages se sont trouvés nez à nez, l'un sortant, l’autre entrant. M. Buol s’est coiffé en enfonçant son tricorne jusqu'aux yeux et regardant de travers le Russe, qui s’est borné à hausser les épaules avec un air de pitié. Voilà tout ce que je sais sur le Congrès.
28 mars 1856.
Il me revient un souvenir concernant M. Pasquier. Ayant exposé sa théorie sur les changements d'opinion, il a dit : «Après la destruction du Parlement, en 1700, Je restai loin de tout emploi jusqu'en 1806. On me poussa vers les affaires, je ne m'y sentais pas porté; cependant les offres que l’on me faisait étaient séduisantes, et je cédai. Je tenais beaucoup à l’ancien régime; mais enfin seize ans de retraite, cela pouvait compter, et, en acceptant un emploi dans un ordre politique tout nouveau, j'avais l’assentiment de tout le monde et de ma conscience. Depuis, les diverses révolutions ont toujours eu entre elles un certain degré de parenté. Il ne s'agissait pas d’un système absolument neuf, excepté en 1848. Par conséquent, les hommes politiques pouvaient passer de l’un à l’autre sans grande difficulté, quand ils ne se trouvaient pas dans les deux catégories que j'ai indiquées. »
31 mars 1856.
Ainsi le canon est devenu muet, et c’est tant mieux,
car il a fait assez de sourds; ainsi la guerre cruelle va .
céder la place aux arts de la paix, et la vie des hommes
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ne sera plus sacrifiée aux vanités des puissants de la terre:
Le 30 mars 1856 est un jour mémorable, et, qui le croirait? l’empereur avait oublié ce que rappelle ce quantième. Le 30 mars 1814, Paris capitulait, l’armée ennemie était au cœur de la France, les alliés étaient sur le point de défiler sur les boulevards. Quel changement singulier! Les mêmes vainqueurs d'autrefois viennent presque demander la paix au vainqueur d’aujourd'hui. La revanche est complète et la France actuelle porte haut une tête qu'humilia si fort autrefois l’Europe coalisée.
Hier matin, au déjeuner, l'empereur annonçait à M. Dubois que la paix allait être signée par le Congrès. Le docteur fit observer quel anniversaire était le 30 mars, et l’empereur avoua qu'il ne s’en était pas souvenu. Mme Dubois, que j'ai vue dans l'après-midi, ma montré un biscaïen recueilli vers la barrière de Clichy par le vieux père Dubois. Sur ce projectile, on a fait graver une inscription commémorative.
Le canon a retenti hier, mais en signe de réjouissance. On a mis des drapeaux partout, et, le soir, l’illumination a été splendide. Evidemment, le public y mettait de la bonne volonté. Ces sortes de questions, toutes gouvernementales qu'elles soient, appartenant à la haute politique, ont un côté très populaire. C’est la nation qui fournit les hommes. Aussi chacun manifeste son opinion, comme s'il s'agissait d’une affaire personnelle.
La ville était très animée hier. Je me suis promené, J'ai flâné par ce beau soleil; j'étais curieux de voir comment on accueillait la grande nouvelle. Les ministres l'avaient annoncée samedi au Sénat et au Corps législatif, et, ce soir, au Théâtre-Lyrique, où j'étais allé voir /a Fanchonnette, chacun s’entretenait de ce dénouement si désiré. L’opéra-comique m’a beaucoup