ARY SCHEFFER
amusé. La veille, j'étais allé entendre la première représentation de Cervantes; succès médiocre.
8 avril 1856.
M. Ary Scheffer, peintre éminent, est un de ces esprits rêveurs que l’on comprend et que l’on aime. Il suffit de voir ses tableaux pour deviner son caractère dominant : une tristesse douce et passionnée, une concentration d'idées profondes et graves, une sorte d’aspiration vers l'infini. Ami intime de la famille du roi Louis-Philippe, il avait donné tous ses soins à l’éducation artistique de la princesse Marie, et quand, plus tard, la reine, frappée dans ce quelle avait de plus cher, demandait des consolations à tout ce qu'il y a de grand et de bon 1ici-bas et là-haut, Ary Scheffer fit pour cette infortunée reine des tableaux où son génie a brillé d’un éclat sans pareil. Eh bien, ce même homme qui a le pouvoir de s’abstraire dans une méditation extatique possède à un haut point la verve plaisante et sarcastique de certains artistes; 1l est moqueur achevé. II saisit les ridicules avec un talent admirable; il raconte avec un entrain charmant de petites scènes dont le mérite principal est dans le geste, dans l’accent, dans cet air de visage qui anime le récit et lui donne son véritable cachet.
Mais il faut, pour jouir d’Ary Scheffer, bien des circonstances favorables : une société choisie, des 1intimes ou des familiers. Encore, dans ce cercle, ne doit-il se rencontrer aucun personnage qui déplaise à l'artiste, car alors 1l est muet comme une carpe. Si tout est propice, le caractère se développe, la gaieté interne vient effleurer la peau, l’œ1l prend sa petite flamme, feu follet qui se promène entre les cils rapprochés par le rire, et alors les histoires les plus drôles coulent de source.
266 JOURNAL DU D' P. MÉNIÈRE
— M. Delacroix, un de ses amis et le favori des amateurs de couleur, un peintre fantaisiste, mais puissant, hardi novateur en effets de lumière, en dessin tourmenté, M. Delacroix est encore un de ces hommes doués d’une rare intelligence qu’on a du plaisir à voir et à entendre. Au temps de leur jeunesse, c’est-à-dire vers les derniers temps de la Restauration, A. Scheffer et Delacroix, tous deux en proie à cette fièvre de libéralisme qui agitait les esprits, rêvaient la liberté, conspiraient plus ou moins sourdement et se faisaient afflier à ces ventes du carbonarisme qui inquiétaient si fort le pouvoir royal. Tout ce qui était Jeune, tout homme occupé d’arts, de science, de professions libérales, se lançait dans l'opposition; on se faisait francmaçon, carbonaro; on jurait haine aux tyrans, on promettait d’obéir aveuglément aux comités directeurs, qui prescrivaient de sanglants sacrifices. Les hommes placés à la tête de ces sociétés secrètes ont fait à leur profit la révolution de 1830; ils sont arrivés au pouvoir sous le roi Louis-Philippe.
Mais me voici bien loin de M. Delacroix. Vers 1828, le susdit était affilié à une société de carbonari. Il arriva un jour que la vente (on nomme ainsi le comité directeur) donna ordre au n° 37 de partir immédiatement pour la Rochelle afin de poignarder je ne sais quel personnage accusé de royalisme. M. Delacroix était précisément ce fameux numéro, et quand son Frère vint lui annoncer la nouvelle de cet ordre impérieux, le carbonaro, tout ébahi, se sentit défaillir et donna les preuves les moins équivoques de l’horreur que lui causait cette mission sanguinaire. «Ah! mais pardon, gémissait-1l, je suis fait pour peindre les belles actions et non pour les commettre!» Il fallut renoncer a cette grande occasion de montrer son héroïsme. Mais les Frères et amis remplacèrent le défaillant, qui fut seulement tehu de mettre en gage son argenterie, sa
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montre, etc., afin de donner quelque argent à ceux qui devaient le remplacer. Notez que la victime de ces anthropophages vit encore et n'eut rien à démêler avec la sainte vehme. M. Ary © Scheffer, racontant cette tragique aventure en préseñce de ce bon Delacroix, est fort amusant.
19 avril 1856.
Béranger, le poète, est une figure intéressante à étudier. Peu d'hommes de notre époque étant aussi populaires, les détails intimes qui le concernent ont de la valeur. Les biographes sauront bien trouver l'histoire de sa vie publique, la date de ses publications, le nombre infini d'éditions achetées par la foule attentive; mais les faits qui se rapportent plus particulièrement à sa vie privée, à son caractère, à ses mœurs, ceux-là sont bons à recueillir. Or, hier soir, J'ai pu causer longtemps avec un homme qui connaît M. Béranger depuis plus de vingt ans, qui a, comme on dit, ses grandes et petites entrées chez le poète et qui sait mieux que personne le juger justement, avec preuves à l'appui. J’ai donc voulu consigner ici ces détails, qui me paraissent dignes d’intérêt.
M. Béranger a longtemps habité Passy. C’est là qu'il s'est lié d'amitié avec le maire de cette grande commune de la banlieue, M. Frédéric Possoz, un de ces hommes de bien que tout le monde aime, estime; un de ces caractères obligeants, droits, affectueux, que chacun connaît et apprécie. Depuis plus de vingt ans, M. Possoz, dans ses fonctions de maire et de membre du conseil général de la Seine, a rendu d'immenses services à Passy et à ses habitants. Il a subi, comme tant d'autres fonctionnaires publics, les vicissitudes de la politique; mais personne n’a cessé de rendre justice à ses qualités éminentes, à son esprit de justice, à son désin-
téressement, et les plus solides amitiés lui sont restées, après comme avant les périls de 1848.
Quand M. Béranger vint habiter Passy, les premiers rapports qui s'établirent entre lui et le maire le furent à l'occasion du bal des pauvres que la commune donne chaque année. On se présenta chez le poète pour obtenir sa souscription; il donna dix francs; mais le lendemain 1l se présenta chez le maire et le pria d'accepter cinquante francs. Un peu plus tard, au commencement de l'hiver, 1l pria M. Possoz de l’inscrire pour cinquante francs par mois, afñn de secourir les personnes malheureuses non inscrites au bureau de charité. M. Possoz
s'aperçut bientôt que le poète n’en continuait pas moins .
de donner, même à ceux que le maire secourait. Celui-ci s'en plaignit, en lui faisant observer le double emploi, mais Béranger lui dit qu'il était impossible de résister à l'aspect de tant de souffrances. Et notez que cet homme excellent mettait comme condition expresse à ses dons qu'on les tiendrait secrets.
IT lui arriva un Jour, après des pertes d'argent assez considérables, de se trouver forcé de restreindre ses dépenses, de quitter Paris, Passy, et d'aller chercher en province une vie plus économique. Il se rendit à Tours, où 1l trouva ce qu'il lui fallait. En apprenant cette nouvelle, un honorable habitant de Passy, M. le comte de Las-Cases, vint trouver Possoz et le pria d'offrir, de sa part, à Béranger une somme assez considérable. Le cher maire entreprit cette négociation, la mena avec tous les ménagements possibles, mais sans succès, bien que le poète se montràt fort touché de la générosité de M. de Las-Cases. Pendant qu'il vivait à Tours dans cette obscurité volontaire, un Polonais, père d’une nombreuse famille, sollicita sa pitié et en obtint des secours assez importants, et quand le poète revint à Paris, le Polonais et ses six enfants déménagèrent bien vite et suivirent le bienfaiteur. Celui-ci, fort embarrassé,
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