BÉRANGER
quelques-unes, 1l y en a sur lesquelles il faut jeter un coin du manteau.» Et comme 1l y avait sur la cheminée un buste de Lamennaus, le prélat le regardait toujours. Béranger lui dit : « Ah! Monseigneur, Si VOUS saviez tout ce que Jai fait pour lé ramener dans la bonne voie! — Vous, Béranger? Hélas! vous n'avez pas fait autant que moi, et vous n'avez pas mieux réussi! — Monseigneur, c'était un homme à l'esprit guerroyant. S1 l’on eût attaqué la religion, il l’eût défendue; mais son caractère belliqueux l’a armé contre vous uniquement par besoin de combattre.»
Un jour, l'Académie française eut la pensée de donner un de ses fauteuils à Béranger. Mais l’usage veut qu'on demande cette faveur, que l’on fasse des visites aux trente-neuf immortels. Or, jamais notre poète n’eût pu se résoudre à cette formalité. On lui proposa de déclarer seulement qu'il accepterait; on voulait bien le dispenser de toute autre démarche. Il refusa néanmoins avec autant de bonhomie que de finesse, et les académiciens qui avaient eu cette pensée échouèrent complètement.
Son principal éditeur, Perrotin, un excellent homme, fort délicat, très généreux, fait au poète une sorte de pension viagère qui sufhit à ses besoins et assure à sa vieillesse une existence tranquille. M. Béranger le dit à qui veut l'entendre; la reconnaissance ne pèse pas à sa belle âme. J'ai lu une lettre écrite de Tours par le poète à son cher libraire, dans laquelle il parle de la générosité filiale de celui-ci.
— J'ai vu dernièrement un missionnaire français qui catéchise dans l’île de la Trinidad, colonie anglaise. Il dit que les catholiques romains et les protestants vivent là-bas en bonne intelligence; les premiers reçoivent même un subside de la reine d'Angleterre. La tolérance est parfaite entre ces messieurs qui évangélisent concurremment les peuples de cette île et du
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continent voisin. Nous ne nous entendons pas si bien que cela en France. Nous nous anathématisons mutuellement, comme au dix-septième siècle, et je ne vois pas que nous ayons fait le moindre progrès en charité. Les hommes croient-ils vraiment être frères ?
18 juillet 1856.
J'ai pris hier un petit cabriolet découvert pour me promener, après diner, au bois de Boulogne. J'étais avec Jules Janin. Le cocher s'est placé assez lestement sur son siège, et, comme nous lui faisions je ne sais quelle recommandation, 1l nous a dit : «Soyez tranquilles, messieurs, je vais vous mener vivement. Mes quatre-vingts ans passés ne me gènent pas beaucoup. —— Comet vous avez quatre-vingts ans? — Certes, je suis un ancien mameluk... J'ai fait la campagne d'Egypte, J'ai vu empaler l'Arabe qui a assassiné Kléber, etc.»
Ce brave homme est encore vert et assez droit; il a un visage excellent. Il avait gagné de l'argent, mais tout a été perdu dans une faillite de banquier. Il a sa place aux Invalides, mais il préfère travailler. Il est de la Légion d'honneur, et c'est à lui qu'est arrivé ce fait singulier : un monsieur qu'il venait de conduire refuse de le payer suivant le tarif, s'emportant, lui prodiguant les gros mots, bien mieux, en venant aux gestes, le frappant de sa canne. Alors, le cocher lui dit : «Monsieur, vous avez tort, et je vous prie de réfléchir aux suites. Je suis soldat, décoré Vous me devez une réparation, et je l'aurai, mais payez-mui d’abord.» Cette affaire eut des suites assez graves pour le bourgeois brutal, qui fut blessé.
Un Journal de ce matin annonce la mort d'un certain Bohain, personnage fort connu parmi les gens