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BOHAIN

d'un certain monde. Voici l’histoire singulière de Bohain. Son père, ancien commissaire-priseur, avait amassé une assez Jolie fortune. Sa veuve et son fils pouvaient vivre très facilement avec quelques centaines de mille francs, mais le jeune homme avait une tête un peu chaude, beaucoup d’audace et un grand besoin de fortune. Devenu maître de son bien, il entreprit de gagner beaucoup d'argent, et pour ses débuts 1l acheta, sous Charles X, /e Figaro, journal très piquant, très hostile à la Restauration, et bientôt, grâce à quelques rédacteurs spirituels et malins, cette petite feuille eut un grand nombre d'abonnés.

Elle donnait de gros bénéfices à son propriétaire. Mais la révolution de Juillet étant venue, l'ennemi étant tué, Ze Figaro n'eut plus autant de lecteurs, et le nouveau ministère, voulant récompenser un auxiliaire utile, nomma Bohain préfet de la Charente. Mais on peut être parfait Journaliste et médiocre fonctionnaire. Bohain était un assez mauvais administrateur; à la suite de quelques difficultés, il fut révoqué de ses fonctions et courut dès lors après la fortune. Il avait une sagacité singulière pour se créer des ressources, pour deviner les affaires lucratives. Il fut, avec son ami Dutacq, mort aussi tout récemment, le créateur de la presse à bon marché. Il donna les journaux à moitié prix, se rattrapant par les annonces et par l'immense publicité. Mais, toujours pressé par quelque circonstance, il vendait une affaire en train; elle devenait une source de richesses pour l’acheteur et 1l avait, lui, bientôt dissipé le prix de la vente. Il a ainsi amorcé une foule de lignes qui ont servi à prendre de gros poissons, mais, quand le poisson mordait, était accroché, Bohain avait cédé l'instrument à un pêcheur habile.

En 1848, il se réfugia en Angleterre pour y créer un Journal français qui réussit assez bien (comme le Galignanis Messenger, journal anglais, imprimé à

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Paris). Il ne put s'entendre avec sa femme et voulut lui

faire un procès; 1l dépensa énormément d'argent pour cette poursuite judiciaire. Quand il allait obtenir gain de cause, il y eut réconciliation et Bohain fut obligé d'aller lui-même en prison pour payer les dettes contractées en cette occasion. Bien d’autres anicroches lui sont survenues depuis, et ce pauvre diable, qui a frisé de près la fortune, qui a eu vingt fois un million, est mort insolvable dans quelque coin ignoré des Batignolles. Singulière destinée et qui résume assez bien le genre de vie d'une grande partie de la: bohème moderne.

20 juillet 1856.

Hier soir, après deux heures passées en bonne et nombreuse compagnie, Je ramenais à son logis, dans ma voiture, un personnage célèbre sous plusieurs rapports, M° Crémieux, ex-membre de l’ex-gouvernement provisoire, ancien ministre de la justice, et nous devisions de choses et d'autres, protégés par notre tête-àtête, sous la voûte d’un ciel étoilé, bien étendus sur des coussins élastiques et prêts l'un et l'autre à nous faire des concessions mutuelles. La politique est toujours à l'ordre du jour entre gens d’un métier différent. Il ne pouvait me parler médecine; moi, Je n'avais garde de parler procès; si bien que le gouvernement de la chose publique était de droit la pâture de notre loisir. Aussi ne nous en sommes-nous pas privés, et voici, en bref, le résultat de cette longue conférence.

IT faut dire, pour l'intelligence du sujet, que M° Crémieux est naturellement enclin à parler du gouvernement provisoire. On peut avec lui partir des quatre points cardinaux de la conversation avec certitude presque absolue de venir aboutir au susdit gouvernement. Or, Je ne sais à quel propos, le mot «histoire» ayant été prononcé, M° Crémieux m'a dit : « Je ne crois

plus à l’histoire, pas même à celle de la Révolution, si voisine cependant, depuis que j'ai vu tout ce que l'on a écrit sur la révolution de 48, sur le gouvernement provisoire. Tôut cela'est d'hier, et 1l ny a pas un mot de vrai dans tout ce que l’on & écrit sur des événements contemporains, dont les auteurs principaux sont presque tous vivants. Ainsi Lamartine a fait un roman absurde et faux. Il m'avait dit un jour : «Je veux vous «lire tout ce qui vous concerne, vous verrez quel beau «rôle je vous fais jouer; venez demain.» J'y vais! tout était déjà à l'imprimerie, et quand j'ai lu cette histoire, je n'y ai pas trouvé un mot de vrai. Il prétend que J'étais aux Tuileries quand le roi Louis-Philippe a abdiqué, que Mme la duchesse d'Orléans s'est jetée aux genoux du roi, et c’est une pure invention. Mme la duchesse d'Orléans n’est sortie de son pavillon que quand tout a été terminé; c'est Dupin qui est allé la chercher pour la condtire à la Chambre; je ne m'en suis pas mêlé le moins du monde. Et quand J'ai reproché à Lamartine ces faussetés, 1l m'a dit encore «Quel beau rôle je vous fais jouer!...» C'est pitoyable !»

J'ai demandé alors si aucun des membres du gouvernement provisoire n'avait songé à laisser un écrit renfermant enfin la vérité sur ce chapitre si singulier de notre histoire. «Oui, Arago avait fait ce travail, mais on ne sait ce qu'il est devenu. Il n’est pas entre les mains de la famille, et c’est bien dommage, car il m'a dit qu'il avait raconté le tout avec une exactitude scrupuleuse. Garnier-Pagès a aussi fait une sorte de mémoire explicatif et justificatif, mais il l’a fait à son point de vue, cela n’a pas la hauteur nécessaire, c’est son apologie à lui; aussi ne doit-on y avoir que peu de confiance. Il dit d’ailleurs des choses inexactes. Par exemple, 1l avance que nous avions désigné Pagnerre pour le ministère de l’intérieur; ce qui est faux. Pa-

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gnerre, brave garçon, était le secrétaire du gouvernement provisoire, mais il n'avait pas l’étoffe nécessaire pour être ministre. Nous ne l’avions mis près de nous qu’à la recommandation de Garnier-Pagès, son ami, et c'est lui qui a rêvé ce ministère impossible. Ledru- Rollin seul était capable de tenir à un poste aussi difficile. J'étais à la Justice, et J'avais déjà bien assez de peine à maintenir ce côté de nos affaires.

«Ah! c’est une chose bien singulière! Pendant quarante ans J'ai nourri une idée qui était celle de tous les hommes de quelque valeur en France, J'ai vu cette idée triompher... et puis, elle est tombée, elle s’est évanouie... et, aujourd'hui, je vois qu'il faut renoncer à cette croyance de toute ma vie, je vois que la France, qui paraissait si jalouse de liberté, d'égalité, se passe parfaitement de ces belles choses, conquises à si grand-peine par un demi-siècle de luttes. Certes, le roi Louis- Philippe n'était ni un sot ni un malhonnête homme; 1l partageait nos idées, il marchait dans le même sens que nous... En voulez-vous la preuve? Quand nous avons été au pouvoir, on a réuni dans un grand conseil les généraux les plus habiles, les plus expérimentés, afin de savoir en quel état se trouvait l’armée, car nous pouvions être forcés, d’un moment à l’autre, de tirer l'épée. Eh bien, nous eûmes la certitude que nous ne pouvions pas réunir un effectif de soixante-dix mille hommes, que nous n'avions pas quinze mille chevaux disponibles, et quand arriva le chapitre des finances, il fut démontré que le Trésor ne possédait pas de ressources suffisantes pour marcher jusqu’au mois de mars 15409. Voilà quel était le bilan de la France. Aussi fallut-1l songer à la paix. Vous voyez que le roi Louis- Philippe ne comptait pas sur l’armée. Il ne s’'appuyait que sur la bourgeoisie, sur la classe moyenne; il croyait à la garde nationale, le malheureux, et c’est par là que tout a croulé sous lui...»

J'interrompis :

— Oui, à cette époque, la France avait perdu toute prépondérance en Europe; il lui arrivait anicroches, avanies, son crédit s’effaçait et la ruine était au bout de tout cela, parce que les journaux démoralisaient l'esprit public, parce que la Chambre sapait le pouvoir et que le gouvernement parlementaire portait en lui des ennemis mortels : la liberté de parler et d'écrire.

— Vous pourriez bien ne pas avoir tort, docteur, ou du moins l'événement a justifié cette opinion, mais ces mêmes causes existaient plus puissantes encore, plus terribles, contre le gouvernement provisoire; aussi avons-nous succombé bien plus rapidement. Et quand la présidence fut donnée à Louis Napoléon, 1l apparut très clairement que le pouvoir absolu nous absorberait, et cela n'a pas manqué.

— Le nouveau souverain de la France sait son métier; il veut se conserver, et 1l a le moyen d’y parvenir. Il a pour lui une armée puissante et dévouée, et, de plus, Paris est organisé de telle façon qu'il en est le maïtre absolu. I] ne s’agit pas de régner à l’ancienne méthode, de chercher le prestige du droit divin, non, il faut la forcé, et 1l l’a. Voyez la ville en ce moment percée de grandes voies où manœuvreraient des escadrons de cavalerie, des bataillons de ligne, des artilleurs en foule, et tâchez de relever des barricades. Il y a dans le Louvre une caserne immense, à l’Hôtel-de-Ville, une vraie bastille; en plusieurs autres lieux, des forteresses imprenables; il est bien garanti. Mais ce qui le protège encore mieux, cest la fermeté, c’est le courage, c’est cette vie au dehors, cette liberté d’allures qui prouve qu'il n’a pas peur. On ne tire pas sur lui parce que cela ne servirait de rien; il affronte les balles et se promène tranquillement au milieu de la foule; aussi la foule le respecte et l’admire.

— Oh! il est bien habile. L'autre jour, on le disait

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très malade, fou même, et précisément alors paraissait dans le Moniteur un article évidemment de lui, appréciant avec une parfaite justesse les affaires d'Espagne, et cela au moment même où, à la Chambre des communes, on interpellait lord Palmerston sur nos projets d'intervention dans la Péninsule. On ne peut pas se montrer plus à propos. Et huit Jours auparavant, n'a-t-il pas publié dans le Moniteur ce beau travail sur les inondations, montrant la science de l'ingénieur, de l’économiste, ce qui produit un effet considérable sur les personnes intéressées? Oui, il a la vraie habileté, celle qui consiste à s'occuper des affaires de tout le monde, à montrer que ses idées sont toujours tournées vers l'utilité publique. Et son courage est très vrai. Par exemple, quand 1il est allé chez vous visiter les ardoisières inondées, 1l s’est trouvé là, seul, au milieu d’une population éminemment hostile et qui, quelques mois avant, l'aurait mis en pièces. Il sait bien payer de sa personne, il le fait très bravement et avec un bonheur tout à fait surprenant. Quel roman que sa vie! quels prodiges opérés sous nos yeux! Par exemple, je ne répondrais pas de la solidité de nos finances, mais enfin 1l est certain que le pays a acquis une immense prépondérance en Europe, nous y tenons la tête, chacun compte avec la France, et les Anglais, si fiers, font tout ce qu'ils peuvent pour consolider l’alliance avec nous. Ils nous enverront un million pour nos inondés, chose merverlleuse, et jamais souscription n'aura atteint un chiffre pareil. II y a déjà plus de six millions, ét cela ne s'arrêtera pas là. Et nos idées françaises qui pénètrent dans l'Orient... et l'affaire de ce pacha qui se juge à la française, avec débats publics, avec témoins et enquêtes, et qui va se terminer par la condamnation à mort du coupable... Il a fait tuer cette jeune Grecque, il le payera de sa tête. C’est à ne pas y croire, et cependant cela est.

— Notre guerre d'Orient, faite pour sauver la Turquie, la tue au contraire; l'impuissance du mahométisme est démontrée; c’est une anomalie absurde, et il faudra bien que tout cela4ombe. Voilà un grand hôpital fondé à Constantinople; il sera dirigé par des médecins français, servi par des sœurs de charité; les malades y seront bien soignés, on élèvera les enfants, et bientôt la vraie civilisation, qui est dans la charité, se fera jour au milieu des ruines de cet empire turc. Le jeune sultan ne me paraît pas un homme de grande capacité, mais 1l a encore un pouvoir énorme, et il veut le bien. Ses ministres lui reprochent d’être tout dévoué aux idées de l'Occident; on obéit néanmoins à ses ordres, et si le temps s’en mêle, on finira par voir d'étranges révolutions dans ce pays, voué tant de siècles à l’immobilité. Constantinople est le plus beau pays du monde, mais la ville est dans un état misérable;, pas de police, pas de voirie, pas de salubrité. Il faudrait que l’on pût démolir pour rebâtir tout dans de meilleures conditions. Cela viendra.

Voilà, en grande partie, notre causerie depuis Passy jusqu’à la rue Bonaparte, et j'ai recueilli ces paroles singulières eu égard à la source d’où elles provenaient. M° Crémieux a-t-il parlé dans ce sens uniquement par une sorte de condescendance à mon égard? C’est possible. Mais eût-1l été bien moins explicite, 1l y en avait encore assez pour constituer de sa part un genre de profession de foi bien étonnant. Cela tient-1l à l’extrème souplesse de parole de cet avocat qui plaide toutes les causes, ou à une vraie aptitude à céler son opinion, ou encore à un grand fonds d’indulgence du personnage pour tout le monde (ce qui est dans son caractère)? Je n'en suis pas moins surpris de ces aveux, de ces éloges, quand il s’agit d’un républicain pur sang. Mais, hélas! l'esprit humain est ondoyant et divers, comme l’a dit un sage, on ne peut pas garder

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longtemps la manière de penser, et ces variations ne peuvent surprendre personne.

3 août 1856.

J'ai su hier de la manière la plus positive que M. Abbatucci, ministre de la justice, avait fait proposer un titre de sénateur à M° Crémieux. Celui-ci a refusé, 1l se serait déshonoré en acceptant, mais je regarde déjà comme une chose presque injurieuse qu’on lui ait fait une telle ouverture. On a dit : c'est un homme avec qui l’on peut tout se permettre, on ne peut le prendre au sérieux. Sa forme grotesque, son esprit léger, Ôtent toute dignité à sa personne; les choses les plus hautes deviennent vulgaires en passant par sa bouche. Soit, mais alors pourquoi a-t-on cherché à lui décerner un titre aussi honorifique, une fonction aussi élevée? En réalité, comme 1l est bon, n'ayant rien de cet aspect grave qui convient au magistrat, tout le monde se met à l'aise avec lui.

C’est fâcheux, mais inhérent à son individu. Il est bienveillant, doux et obligeant, mais on accepte tout, venant de lui, comme un service et non comme une grâce. On lui ferait volontiers porter son bagage; on ne lui demanderait pas une lettre de recommandation.

Ces remarques, qui ont un air de malveillance, n'en ont que l’air, car je ne suis pas hostile à ce pauvre Crémieux, que Jappellerais un brave homme s'il ne fallait pas réserver ce titre à qui est pourvu de qualités plus solides, d’un mérite d’autre nature.

M° Crémieux est très grand amateur de spectacle, c'est un habitué du Théâtre-Français, il sait le répertoire par cœur, surtout la tragédie; cela va à son goût déclamatoire. [Il était très bien avec Mille Mars vers 1825, — avant son mariage, bien entendu, car il nya pas de meilleur mari. Mais assez sur cette biographie périlleuse, et passons outre.

MAÉ GISORS, M IORFILA 281

9 août 1856.

J'ai vu M. de Gisors. [ILest observateur, un peu critique, mais sagace et plaisant. J'ai connu par lui quelques bribes de la chronique scandaleuse du salon et de la plage; J'ai su les monstrueuses crinolines qui encombrent les diligences, ces boîtes ressemblant à d’immenses coffres dans lesquels on logerait une famille. Mais nous arrivons, paraît-il, à la fin de ces amplifications. La récolte de la soie va manquer, il y a plus de soixante-quinze pour cent de perte sur la culture des vers et de leurs produits; par conséquent, les robes vont tripler de prix. Il faudra être bien riche pour se permettre ces superfluités que sont les volants et Îles sous-Jupes.

Voilà les dames prévenues. Qu'elles fassent leurs emplettes en prévision de cette augmentation de valeur; qu’elles ne se laissent pas surprendre par la hausse. La nouvelle est officielle, elle a été l’objet d’une communication très sérieuse à l’Académie des sciences lundi dernier. MM. Dumas, de Quatrefages et autres savants ont donné un avertissement qu'il ne faut pas négliger.

10 septembre 1856.

Aujourdhui, je vais aller dîner à Passy, chez Mme Orfla, en compagnie d’un grave personnage avec lequel je suis en sympathie. Il:se nomme de Kodrosy. Il est inspecteur général des finances, et c’est lui qui a tenu la bourse pendant toute la campagne de Crimée. Il est revenu tout récemment de Constantinople après avoir apuré les comptes, et il sait à un franc près ce que nous a coûté cette guerre. Les Anglais y ont dépensé plus de 80 millions de livres sterling (multipliez cela par 25 et vous aurez le chiffre), et probablement

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nous n'en sommes pas quittes à moins. Le Piémont a eu pour sa part à payer 120 millions; voyez ensuite ce que la Russie et la Turquie ont dépens, et vous aurez un total de @ milliards en écus et de 4 à 500,000 hommes hors de combat. Les guerres modernes sont dispendieuses. Puisse celle-ci être la dernière.

4 octobre 1856.

Voici deux particularités de la jeunesse du chancelier. |

En 1704, poursuivi comme tous les membres des parlements, il fut découvert et arrêté à Amiens, où 1l s'était réfugié avec Mme Pasquier. Deux membres du Comité de salut public avaient été chargés de cette expédition, et, la capture opérée, ils se mirent en marche vers Paris, chacun avec un prisonnier dans une voiture, an d'éviter les communications entre ces grands criminels. On marchait lentement, à petites journées; le convoi s'arrêta au château de Champlâtreux. Ce noble édifice appartenant à la famille Molé était transformé en une espèce d'hôpital. Il était question de le démolir, et comme M. Pasquier en déplorait la perte, le commissaire accompagnateur s'écria : « Pour un château qui tombe, je vois s'élever vingt chaumières. » Phrase creuse à la Jean-Jacques Rousseau. Champlâtreux n'a pas été abattu.

Plus loin, en passant au village de Sarcelles, M. Pasquier aperçut une jolie maison, propre, élégante, en bon état, chose rare alors, et il en fit la remarque à son geôlier. « Parbleu, je le crois bien, elle est à Livry, le fermier des jeux. Il gagne assez d'argent; nous venons souvent nous distraire ici de nos travaux si pémbles.» (Or, ce Livry était un ci-devant noble, qui avait mangé son patrimoine et qui, à bout de res-

sources, s'était Jeté dans la politique violente; 1l était plein de civisme.) M. Pasquier dit à son gardien «Mais ce Livry me doit mille écus. — Comment cela? — Il était locataire chez moi et ne m'a pas payé. — Vraiment! Nous allons régler cela.» Le grand républicain expédia un de ses estañers au Joli castel, il se fit amener le citoyen propriétaire, qui fut un peu ahuri de se trouver en présence de son créancier. Il convint de la dette et la paya séance tenante. Notez que ce personnage, avec sa ferme des jeux, avait du goût pour les danseuses de l'Opéra et qu'il fut contraint d'épouser une virtuose dont il avait eu deux enfants. La chose fut bien régularisée.

Or, vous saurez que ces trois mille francs ont sauvé la vie de M. Pasquier. Le commissaire, flairant cette somme, fit entrer son prisonnier dans une maison de détention située rue Caumartin, et bien en prit au futur chancelier, car, à Saint-Lazare, où 1l aurait dû être conduit avec ses collègues de la magistrature, 1l y eut une sorte de complot qui fut découvert et tous les détenus furent mis à mort. À quoi tiennent les destinées de chacun...

Voici un autre fait non moins curieux. En 1707, les suspects n'étaient pas encore réhabilités; 1l y avait toujours d’actives recherches contre les ci-devant aristocrates, et bien heureux ceux qui pouvaient établir plus ou moins légitimement qu'ils avaient fait dans le temps une sorte de soumission à la république. Il y avait des registres, au ministère de la justice, où l’on avait consigné les demandes des intéressés, et il arriva que M. Pasquier, inquiété par des poursuites, dut songer à se défendre. Un de ses amis parvint à séduire un brave homme, gardien des archives de la chancellerie de ce temps-là. Un registre fut prêté. Il resta entre ses mains pendant une semaine; on effaça, à l’aide de procédés chimiques, des écritures insignifiantes, on y

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substitua une pièce régulière, établissant les droits du pétitionnaire, et la chose servit plus tard à établir ses droits au civisme sans lequel la tête tenait peu sur les épaules.

M. le chancelier nous a dit qu’à cette époque terrible la violence des partis avait fait naître la ruse des accusés. On était devenu habile à éluder des lois tyranniques; le mensonge avait sauvé la vie à des milliers d'individus; des personnes dévouées commettaient sans scrupule des faux de tout genre, et le nombre des actes publics ainsi entachés était devenu immense. Ces sortes de crimes, qui sont en quelque sorte de défense légitime, jugent un gouvernement et sont sa condamnation la plus énergique.

Mais assez sur ce triste chapitre de nos misères. Il arriva plus tard que M. Pasquier fut à même de retrouver cet employé infidèle qui lui avait rendu un si grand service. Devenu garde des sceaux, 1l put conserver dans son emploi ce brave homme, qui est mort très âgé et doyen des fonctionnaires de la justice. Il avait deux fils qui sont encore employés dans le même office.

Il a été question de ce brave M. Lacretelle. M. Pasquier fit connaissance avec lui dans je ne sais quelle prison de la Révolution, et depuis ils ont toujours conservé une douce amitié l’un pour l’autre. «C'était un homme charmant, dit le chancelier, doux et poli, élégant et gracieux, et, avec tout cela, doué d'une fermeté à toute épreuve. Personne n’a eu plus de courage que lui sous la Convention, personne n’a écrit de plus hardies vérités sur les choses et les hommes, à une époque où l'assassinat judiciaire menaçait quiconque tenait une plume hostile. On a beaucoup écrit depuis sur ces Journées terribles, et personne ne les a jugées avec plus de justice, de courage et d'impartialité. M. Lacretelle est un de ces esprits rares qui se sont conservés intacts jusqu’à la fin, et il a offert de plus cette particularité

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qu’il est devenu poète à près de quatre-vingts ans. Il a fait de bons vers, spirituels, élégants. »

J'ai rappelé au chancelier ce vers charmant, qui termine une pièce adressée à la jeunesse de notre temps, à ces prétendus hommes qui ne savent plus rire et causer, qui lisent les Journaux, fument et se disent désabusés de tout. Le poète leur dit :

Si vous n’en faites rien, donnez-moi vos vingt ans!

Ma citation a été bien accueillie, et l’on a fait un éloge bien senti de ce vieillard mort plein de jours et de bonne renommée.

Les dernières nouvelles, reçues le lundi soir, de M. de Salvandy sont désolantes; il ne doit pas tarder a mourir d'un énorme développement de tumeurs cancéreuses autour du col. J'avais des détails précis par le professeur J. Cloquet, qui l’a vu tout récemment, et J'ai pu faire savoir l’histoire de cette maladie s1 affreuse.

M. Biot, le nouvel académicien, est tout prêt à être reçu; son discours est fait. Mais M. Nisard, qui doit lui répondre, n’en finit pas; de sorte que ces solennités sont ajournées indéfiniment. On ne sait pas non plus quand Ponsard sera en mesure de prononcer l’éloge de Baour-Lormian, à qui il succède à l’Académie. La conversation de table a remis sur le tapis l'esprit sarcastique de cet auteur si vanté en 1812, et qui est tombé depuis dans un profond oubli. Ce que c’est que la gloire quand elle n’est fondée que sur un caprice, une mode; quand elle n’est pas lécitimement basée sur des œuvres irréprochables !

Dans la longue carrière de M. Pasquier, les fonctions de magistrat ont eu une extrême importance. La cour des pairs a fonctionné souvent pour juger des crimes, et ces grandes assises que présidait M. le chancelier reviennent souvent sur le tapis. Le procès du maréchal

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Ney a été un des actes les plus importants de cette cour exceptionnelle. Déjà, à plusieurs reprises, J'en ai entendu parler, et lundi il en a été question. M. Pasquier dit que le maréchal Ney a été mal défendu, que M. Dupin, en refusant d'accepter la compétence d'un conseil de guerre, a nui à son client, parce que, devant ce conseil, il eût été facile d’arguer de la capitulation de Paris qui le sauvait. Même devant la Cour des pairs, cet argument, s’il eût été plaidé franchement, aurait eu un grand effet. Mais l'avocat se lança dans des choses de forme et perdit à la fois son procès et la vie de Ney.

Il a voulu, sous le roi Louis-Philippe, faire reviser le procès du maréchal, et déjà l'affaire était menée fort loin lorsqu'elle fut enfin déférée au roi lui-même. Il arrêta tout cela par une simple réflexion : «A quoi bon? s1 pareille instance est introduite, il n’y a pas de raison pour que des milliers d'actions semblables ne soient portées devant tous les tribunaux. Moi-même ne suis-je pas autorisé à demander que l’on revienne sur le procès fait à mon père? Laissons en paix les cendres de tant de martyrs tombés victimes de nos discordes. Qu'il n'en soit plus question que pour les plaindre et se tenir en garde contre les entraînements des circonstances !»

4 novembre 1856.

Nous voici encore dans la Cour des pairs. Le procès des ministres en 1830 est une des affaires les plus graves débattues devant cette Cour, parce que les passions populaires étaient très surexcitées à cette époque. M. de La Fayette était alors commandant supérieur de toutes les gardes nationales de France. C'était une sorte de royaume à côté de la royauté, un pouvoir exorbitant remis aux mains d’un brave homme sans énergie, et dangereux par cela même, parce que le

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vieux révolutionnaire sacrifait tout au désir d’une populace stupide. Il se flattait d’être le maître du pays par ses charmants soldats citoyens qui se moquaient de lui, et de son cheval blanc, et de sa perruque rousse.

Or, ce procès donna lieu à des mouvements populaires des plus dangereux: Il fallait garder le Luxembourg, où siégeaient les juges; la populace voulait envahir la prison et faire un mauvais parti aux prévenus, et l’autorité du président ne trouvait pas un appui suffisant dans le commandant des légions qui entouraient le palais. Les artilleurs de la garde nationale étaient les plus exaspérés; tous les hommes d'action, les républicains les plus rouges faisaient partie de ce corps, et il y avait beaucoup à craindre de ce côté. Grâce à M. de Montalivet, qui était colonel de la légion des cavaliers, le mal fut empêché et force resta à la loi. Mais M. de La Fayette se montra aussi insuffisant que possible dans ces redoutables conjonctures. Il était débordé de toutes parts et le pouvoir ne pouvait compter sur lui. Le peuple était fort menaçant. M. d’Argout se présenta en uniforme de pair à la grille du Luxembourg, du côté de l’Odéon. Hofat hué etilon -eriaits: A mort!» Tl étaitsavec M. Zangiacomi et se montra fort effrayé de cet accueil. Le président, qui avait le droit d’ordonner, voulait faire conduire les condamnés directement à Vincennes, mais M. de La Fayette ne le voulait pas; il fallut les mener à la prison ordinaire. C’est là que M. de Montalivet les enleva de sa propre autorité et les fit partir au milieu de la légion de cavalerie.

On sentait la nécessité de se débarrasser de M. de La Fayette, c'est-à-dire de lui ôter le commandement général de toutes les gardes nationales. C'était chose assez délicate. On lui fit proposer de se contenter de la garde nationale de Paris, mais il hésita, il fit attendre sa réponse deux ou trois jours. L'un de ses intimes,

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M. Alexandre Delaborde, l'ayant enfin décidé, accourut aux Tuileries annoncer cette acceptation Juste au moment où l’on venait de déclarer que le maréchal Lobau aurait cette grande charge. La mine de M. Delaborde fut plaisante, et le vieux La Fayette se trouva très profondément blessé, surtout quand il put être convaincu que ses chers gardes nationaux n'avaient pas songé le moins du monde à protester. Il dut les trouver bien ingrats.

On peut imputer aux mauvaises mesures de M. de La Fayette les troubles qui éclatèrent lors des obsèques du général Lamarque. Il aurait bien voulu solenniser de même les funérailles de Manuel, mais le gouvernement prit des mesures efficaces pour neutraliser ces menées fàcheuses. Vexé d'être ainsi contrecarré, le vieux bonhomme dit avec un singulier dépit : « Je n'ai pas loin à aller, j'espère qu'à mon convoi cela se passera autrement!» Puis, près de la fin, il revint à de meilleures idées et prescrivit qu'on l’inhumât très simplement auprès de sa femme. Que n'est-il mort en Amérique, quand 1l fut reçu si admirablement par une nation reconnaissante? C'était là le bon moment, sa gloire n’eût rien perdu de son éclat. Dire qu’il faillit se noyer au retour.

— M. le — m'a conduit dans sa bibliothèque pour me faire voir cette belle tête grecque colossale à laquelle M. Simart a si bien restauré le nez. Cet artiste a fait faire un socle arrondi, conique, recouvert de velours rouge. La tête ainsi exhaussée a bien meilleure grâce, et c'est en tout un superbe morceau.

— Et puis, sont survenus des détails de famille. M. d’Audiffret arrivait de je ne sais quel château près de Compiègne, où 1l a vu un vieux gentilhomme âgé de quatre-vingt-dix ans, qui chasse encore presque tous les jours, à cheval, et qui se porte à merveille. J'ai eu le courage de dire que de pareils actes me semblaient

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