P. DELAROCHE
téméraires, et qu'il y avait peu de raison à confier le salut de sa tête aux quatre pattes d’une bête. «Et vous avez bien raison, a repris le chancelier. J'ai beaucoup aimé les chevaux, mais vers l’âge de soixante-quinze ans j'ai renoncé à mes bellés promenades. Je ne voulais pas qu'on püût dire, si je me cassais bras ou jambe en tombant : «Pourquoi ce vieil imbécile montait-1l à cheval ? »
6 novembre 1856.
— On enterre aujourd’hui Paul Delaroche, le peintre célèbre, gendre d'Horace Vernet. Sa femme, qui était charmante et que j'avais vue ravissante jeune fille, en Italie, en 1833, est morte il y a quelques années, laissant, Je crois, deux jeunes garçons déjà grands. M. Delaroche avait un talent hors ligne; on lui doit de vrais chefs-d'œuvre. Agé de soixante ans au plus, 1l a succombé à une lésion du cœur déjà ancienne. Voilà un homme distingué de moins.
— Nous avons toujours été grands amateurs d’équitation dans ma famille. Mes deux frères en étaient passionnés; ils restaient à cheval des Journées entières, et je me rappelle même une particularité bien plaisante. Mon père avait donné pour précepteur à mes jeunes frères un vieil abbé, fort brave homme, mais un peu sévère. J'ai entendu bien des fois mon père venir sous la fenêtre de la pièce où travaillaient les écoliers dire tout haut : « Avez-vous fini, l’abbé? La petite jument attend. — Mais, monsieur, la leçon n’est pas terminée, les thèmes ne sont pas faits... — Eh bien, ils feront les thèmes demain, mais il fait beau, et les chevaux sont prêts.» Cela se terminait par un compromis, et l’on montait en selle pour aller courir les champs. Je n'ai Jamais été un si grand amateur, Je voulais seulement me faire promener et me reposer de mes longues séances d’affaires.
290 JOURNAL DU D' P. MÉNIÈRE
On a parlé de M. Delessert, qui, dernièrement, est tombé de cheval, s’est presque cassé le col, a été paralysé des bras, et qui, revenu d’un si grand danger, remonte sur sa bête comme si de rien n'était. Et cependant il a plus de soixante ans, mais 1l est sec, nerveux et fort actif. Il se cassera la tête un beau jour, mais l'équitation est son plus grand plaisir, et, ma foi, on le prend où on le trouve.
11 novembre 1856.
J'ai eu ce matin de singuliers détails sur un personnage notable de notre temps, M. le prince Anatole Demidoff, possesseur d’une immense fortune. Il a aujourd'hui quarante-quatre ans, 1l paraît en avoir soixante. Il a eu un commencement de lésion cérébrale, avec paralysie d’une moitié du corps, et ainsi, infirme, blasé, en proie à l'ennui, il est une vivante preuve de cette vérité que l'argent ne fait pas le bonheur.
Il faudrait que les pauvres eussent un pareil spectacle sous les yeux pour les consoler de leurs misères. Jamais vie plus misérable n’a été supportée avec moins de patience : cet homme, qui a des millions de revenus, lutte contre les heures qui l’accablent, 1l ne sait où trouver un moment de plaisir, rien ne le déride, il succombe sous le poids de ses désirs impuissants, regarde en pitié le reste du monde et souffre cependant de toute comparaison qui lui oppose la jeunesse, la beauté, le talent, l’esprit. Il est en proie à une jalousie furieuse contre tout ce qui est heureux; il ne veut pas que l’on parle chez lui, dans la crainte que quelque chose d’intéressant ne soit dit par son entourage; il ne veut pas écouter; 1l ressent de mortelles angoisses quand quelqu'un a un succès de salon en sa présence. Pauvre hypocondriaque, qui tourne tout à mal, voit partout des sujets de chagrin, ne jouit pas plus du soleil