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PRINCE À. DEMIDOFF

que d'un beau tableau, se tient dans les splendeurs désertes de San-Donato (près Florence), comme Louis XI au Plessis-lès-Tours, sombre et renfrogné, dévorant sa bile, souffrant, tourmenté par l'ennui qui succède à la satiété en tout.

Il essaye de le tromper par des occupations puériles. Il a chez lui sa chancellerie, avec dix secrétaires tou- Jours occupés à des niaiseries, par exemple à ceci (n° 2435) : «Monsieur, je vous prie de m'envoyer un chapeau, etc. » Le lendemain, on écrit de nouveau (n° 2465) : «Monsieur, je vous ai demandé hier un chapeau, vous ne m'avez pas accusé réception de ma demande, etc.» Puis le surlendemain (n° 2523) : «Monsieur, le chapeau que vous m'avez envoyé n'est pas précisément comme Je le voulais, vous le ferez reprendre, etc.» Et ainsi de suite; le tout sur grand papier aux armes du prince, et ces missives sont ornées d’un grand cachet, et, tout le jour, ses secrétaires sont occupés à entretenir une correspondance de cette valeur. Quelquefois le prince s’avise de faire un cadeau à une personne quelconque. La personne écrit une lettre de remerciements, et la chancellerie accuse réception de cette lettre par une missive particulière.

Hélas ! le pauvre homme ne sait pas même manger. Il reste à table vingt minutes, engloutit un nombre de plats toujours les mêmes, et sans dire un mot, puis il se lève, va s'asseoir dans un grand fauteuil, bâille, demande deux ou trois fois s’il y a quelque chose de nouveau, s'endort et va se coucher sans trouver le repos, sans une pensée qui puisse lui faire un rêve de bonheur. C'est le plus effroyable égoisme que l’on puisse voir, et il se résout en un supplice pour celui qui le porte; vrai fardeau, en effet. Le prince, marié à la princesse Mathilde, n'a pas eu un instant de bonheur dans cette union, et c’est bien sa faute.

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15 novembre 1856.

Il s'est présenté hier une occasion de visiter l'hôtel de Rachel, la grande tragédienne Je ne me sentais nulle envie de consacrer une heure à pareille occupation, mais une dame qui voulait absolument satisfaire sa curiosité sur ce point avait besoin d'un compagnon, et je me suis sacrifié, La plus jeune sœur de Rachel nous attendait au logis de cette héroïne; nous avons pu examiner dans le plus grand détail toutes les pièces de cette maison, et c'est l'impression de cette revue que je tiens à consigner 1ct. |

Il faut admettre que les actrices forment une classe à part, en dehors des règles sociales; on ne peut les juger d’après le code universel. Par conséquent, acceptons la position exceptionnelle de cette femme célèbre, et osons entrer dans certains détails

En allant du boulevard de la Madeleine à la rue Saint-Lazare, par la rue Caumartin, on trouve à droite une petite rue qui porte le nom biscornu de Boudreau. Celle-ci se termine en formant un angle droit avec la rue Trudon, laquelle aboutit à la rue Neuve-Saint- Augustin. À l'endroit où ces deux rues se soudent l'une à l'autre, se trouve l'hôtel de la dame en question; hôtel d'aspect modeste mais élégant, petite porte cochère avec des attributs sculptés en relief. Nous voilà entrés.

La loge du portier est pleine de confort. Tout à côté un petit escalier vous invite, un peu obscur, mais doux au pied, moelleux, tendu, tapissé et qui devient plus clair à mesure que l'on monte, car il se termine, en haut, par une sorte de lanterne en verre de couleur, dôme élégant que l'on éclaire du dehors avec de gros becs de gaz et qui laisse passer une lumière doucement tamisée. Cela produit un effet très gracieux. Cet escalier est

sarni de niches avec des statuettes moyen âge, des hommes d’armes, des fantaisies bizarres. Il mène à un premier étage où se trouve d’abord une grande salle à manger peinte à fresques, dans le goût des pièces de Pompei. Les rideaux sont en cachemire brun, doublé de soie blanche; il y a grand luxe de chaises capitonnées en maroquin, de consoles, servantes, puis un grand lustre moderne, de forme hollandaise, et enfin un office où une armoire, en vieux chêne magnifiquement sculpté, renferme une argenterie splendide.

L’antichambre qui précède la salle à manger est ornée de tableaux, de bronzes; elle conduit, de l’autre côté, à une sorte de petit salon ou de grand cabinet coupé en deux par une sorte de cloison en roseaux ou bambous, avec des jJardinières des deux côtés. Il y avait là de beaux oiseaux, presque en liberté et qui faisaient de ce cabinet de travail un endroit charmant. Les murs sont couverts de dessins, de petits tableaux, de statuettes, de figurines grotesques; les étagères abondent en chinoiseries, en fantaisies de tout genre; puis 1l y a un luxe étonnant de sièges de toute espèce, commodes, coquets, et des livres, et des gravures, enfin tout ce que peut accumuler le goût du confortable et la complaisance ingénieuse des adorateurs de la femme, des admirateurs du talent de l'artiste.

D'épais tapis partout, cela va sans dire, des coussins élastiques, des guipures, des dentelles, des souvenirs de l'Angleterre, de la Russie, — pas de l'Amérique, — et un monde de babioles plaïsantes ou folichonnes. Cependant, tout a un air décent fort remarquable. Âttenante à ce cabinet, est une jolie bibliothèque, garme d’armoires en chêne noir sculpté richement dont les livres sont d’un heureux choix. Les classiques français en très belles éditions, les tragiques surtout; puis les théâtres étrangers, anciens et modernes; puis une collection de portraits en miniature des plus célèbres

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auteurs, des plus grands écrivains, réunion des génies qui ont brillé sur la scène dramatique de tous les pays lu monde.

C'est au milieu de ces merveilles inspiratrices que Rachel travaillait, composait, étudiait, calculait ses effets de scène, ses poses, sa voix, son geste; notait Jusqu'aux moindres mouvements de son œil, de son visage; car ce n'est pas en elle qu’on a pu observer Jamais l'inspiration du moment, l'élan passionné, l'éclair du génie qui brise les nuages et illumine soudain un peuple attentif. Mais enfin, quelle qu’elle soit, avec son talent correct, sa diction nette et ses effets concentrés, elle a régné vingt ans sur la première scène de Paris, et on lui doit rendre justice.

Continuons notre voyage. L'étage supérieur est occupé par deux grandes pièces, le salon et la chambre à coucher, puis quelques accessoires, qui ne seront pas oubliés. Donc, la chambre est superbe, vaste, richement ornée, et le lit, de dimensions royales, ressemble presque à celui de Louis XIV, à Versailles. Il est libre, la tête contre le fond, et bien dégagé de chaque côté, à ciel plat, à larges rideaux épais et frangés. Au fond de la ruelle, sur deux hauts piédestaux, deux grands vases, en albâtre fleuri, atteignent presque le plafond. Le dessus de lit, en étoffe antique, brodée à relief, parsemé de ramages contournés, ressemble à ces vieilles tapisseries rehaussées d’or et d'argent, chamarrées de fleurs et d'oiseaux, où la fantaisie des artistes flamands étale ses richesses. Dirai-je tous les objets charmants qui recouvrent la muraille? Le portrait du petit Walewski, le fils aîné; un buste en marbre du même, vrai chef-d'œuvre; puis deux superbes émaux de Petitot, un Louis XIV et un Racine, et enfin quelques petits tableaux de Boucher et des pastels de Latour, enfin des terres cuites. Et les divans, et les canapés, et les causeuses, et ces mille riens qui font la vie douce,

qui s’assouplissent sous vos douleurs, qui accotent vos malaises, qui bercent vos tristesses; et ces vases où végète si doucement la fleur préférée, où se rafraîchit et se conserve le bouquet aux riants souvenirs! Que de choses inutiles et charmates qui composent la vie du cœur, le riant cortège des amours passagères, des fantaisies élégantes que l’on cache même à son ombre!

Passons de là dans le salon, vaste, pompeux, rempli de bronzes et de soie, de meubles somptueux, consoles de Boule, marbres blancs si bien fouillés, pendules, candélabres, statues... et les tapis en velours, et les fauteuils si profonds et si bas... enfin tout ce qui peut contribuer au bonheur des amis invités, des artistes accueillis.

Entre le salon et la chambre à coucher, on a ménagé une sorte de boudoir mystérieux, si bien dissimulé que personne ne peut se douter de son existence. On pousse le bouton d’une porte invisible, et aussitôt s'ouvre le sanctuaire, et vous vous trouvez dans une obscurité légèrement lumineuse, car une sorte de coupole surbaissée laisse filtrer un rayon de soleil qui vient on ne sait d’où et revêt des teintes fantastiques dans son passage au travers de glaces dépolies. I] y a là un grand lustre chinois aux animaux fabuleux, et puis, quand on s’est accoutumé à cette nuit parfumée, on voit, sur un socle de marbre, un Christ en buste. Je ne sais à quel ciseau on doit cette figure, qui est triste, mélancolique, et tout à la fois pleine de la douceur du martyr qui pardonne et bénit ses bourreaux. C’est une conception allemande, quelque rêve profond d’un génie méconnu, mais J'ai retrouvé cette image dans mon cerveau, cette nuit, à moitié dormant, et j'ai été frappé de son expression singulière.

Autour de la pièce court un vaste canapé; cà et là, accrochés au mur, quelques portraits de famille, les sœurs de la tragédienne, etc.

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On peut sortir par une autre petite issue non moins bien cachée, et entrer tout à coup dans le salon, sans que les assistants se doutent de la voie à suivre pour apparaître ou s’éclipser ainsi.

Pénétrons maintenant jusqu'au cabinet detoilette. Un peu de courage! Dans une grande manufacture, on va voir la machine qui fait mouvoir tant de rouages, qui donne la vie et le mouvement à tout cet ensemble. Visitons donc l'asile somptueux où la beauté se pare, se répare, se compose et se décompose. Dès l'entrée, se remarque un grand cadre rempli de dessins, caricatures, pochades, de la propre main du prince de Joinville. Dans la chambre à coucher, j'avais pu lire une lettre écrite et signée par la fameuse Clairon, avec cette note au bas : «Bon pour deux mille francs à payer de suite, signé : Chaptal.» Dispensons-nous d’inventorier porcelaines, cristaux, choses de la Chine et du Japon, vieux sèvres et vieux saxe, rocailles, groupes en albâtre ou en pierre dure, dépouilles de l'Italie, souvenirs de Rome, têtes de vierges, chapelets précieux, ivoires creusés en mille dentelles, panoplies curieuses, groupes de poignards finement ciselés, enfin ce monde infini des caprices et des gageures, des impossibilités vaincues, des désirs devancés. Voilà le grand appartement, le sanctuaire de cette reine adorée.

Mais là, dans ces splendeurs féeriques, elle se sentait mal à l’aise; il lui fallait quelque chose de moins brillant, de plus intime, et peut-être aussi voulait-elle ne pas se servir de tout cet appareil merveilleux, dans la crainte de l’user, de le gâter. La déesse se réfugiait à l'étage supérieur, dans une série de petites pièces ménagées sous les combles, miniature d'appartement, où se trouvait un lit de pensionnaire, simple et tout bas, blanc et pudique, comme celui de la jeune fille qui repose dans un coin de l’alcôve de sa mère. C’est là qu'habita réellement Rachel, jusqu’au jour où sa santé

compromise lui conseilla le séjour d’une chambre plus vaste, plus aérée.

Sa jeune sœur nous dit que Rachel a la manie de ranger, qu'elle passe ses journées à mettre tout en ordre, que la plupart dés tableaux et autres objets semblables ont été placés et cloués de ses propres mains, qu'elle se fatigue sans cesse à tout arranger, et que son hôtel la tue. Il est facile de voir que tout dans cette habitation est ordonné à merveille, que l’on y a accumulé une foule de petits perfectionnements qui prouvent l'esprit d'ordre de la propriétaire.

Mais nous n'avons pas fini.

Dans les combles, on a fait beaucoup de petites chambres destinées à loger le personnel nécessaire à l'exploitation dramatique. Il faut beaucoup de place pour loger costumes, chapeaux et robes, chaussures et linge, et c'est au milieu de cet attirail que trône la vieille Rose, soubrette de la grande actrice, personnage important, indispensablement mêlée à toutes les affaires de sa maîtresse. Rose est la favorite, la confidente des plus secrètes pensées de la grande artiste; elle a une réelle action sur sa vie privée Mais je ne la connais pas. Aujourd'hui, elle est en Egypte avec Rachel.

L'appartement d’une femme de chambre est un lieu à part, qui révèle à un observateur bien des petits mystères. Une foule d'objets, jadis favoris, maintenant passés de mode, sont relégués dans les mansardes, après avoir régné en bas. Tel héros, adoré au salon, monte, d’un saut, jusqu'aux étages supérieurs, espèce de garde-meuble discret, conservateur des archives amoureuses. Îl y a, dans le réduit occupé par Rose, bien des portraits d'hommes et de femmes. Rachel sy trouve dans toutes les formes et plus d’un tableau porte la désignation d’une date, d’un souvenir. Près de cette chambre, s'en trouve une autre, un peu moins

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belle, qu'habitait souvent Mme Félix, l’illustre mère de son illustre fille, et, là encore, figurent, en attendant l'oubli, des têtes qui ne sont plus de mise en bas. Il y a encore des petites chambres où pouvaient se réfugier les sœurs de l'étoile, mais J'ai donné peu d’attention à ces détails de ménage.

Nous avons vu la cuisine, car 1l faut vivre et manger; l'écurie pour trois chevaux dans une cave fort artistement disposée, une remise, la sellerie, un grand calorifère qui chauffe toute la maison, le gaz qui éclaire de tous côtés, l’eau qui monte à tous les étages, les petits escaliers de service, les portes de dégagement, en un mot, tous les mystères de cette maison, que les orands seigneurs de la Régence auraient admirée. Le tout représente une valeur de cinq cent mille francs, mobilier compris, et le tout est à vendre.

Ces souvenirs, ces cadeaux, tout sera vendu à l'enchère, au plus offrant, avec des amis chargés de hausser les prix, de faire mousser les merveilles et de stimuler le zèle des amateurs. Rachel a évidemment une grosse fortune, mais elle sait calculer et pense se loger à moins de frais, car son hôtel valant cinq cent mille francs lui représente vingt-cinq mille livres de rentes. C'est, en toutes lettres, ce que me disait la petite Dinah, qui trouve cela très naturel.

Rachel à été accompagnée par sa famille jusqu’à Marseille, lors de son départ pour l'Egypte. Elle a paru fort émue en recevant les adieux de la tribu Félix: mais elle a du courage et tout s’est bien passé. Que va-t-elle devenir au Caire? Y retrouvera-t-elle la santé perdue, la voix, l’haleine, et ce poumon brûlé va-t-il se cicatriser, pouvoir respirer encore? J'en doute. Trop de causes réunies ont miné cette organisation chétive: l'usure est trop grande pour espérer un succès, et la tragédienne, si longtemps sans rivale, quittera bientôt le théâtre de la vie.

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