‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 110 sur 170 · LE PROFESSEUR BÉRARD · texte numérisé non relu

LE PROFESSEUR BÉRARD

25 novembre 1856.

Je veux raconter quelques incidents de la vie politique d’un homme que je eonnais bien et qui n'a pas vu tomber les étranges illusions du règne de Louis-Philippe. M. Bérard, professeur et doyen de la Faculté de médecine de Montpellier, est un chimiste habile, excellent homme, modeste et tolérant,; vrai modèle du citoyen honorable en toutes choses. Pendant plus de dix ans, il a représenté l’arrondissement de Montpellier extra muros, et, à la Chambre des députés, 1l était libéral, dans une opposition mitoyenne, avec tendance vers la gauche Thiers et Odilon Barrot. La ville de Montpellier se partageait en deux camps : les lécitimistes et les libéraux, à peu près en nombre égal; si bien que vingt ou trente républicains, plus ou moins avancés, faisaient pencher la balance du côté qui leur convenait le mieux. Ainsi aucune de ces trois fractions politiques ne pouvait avoir un candidat lui appartenant en propre, et c'était la fraction la plus faible qui décidait de la nomination, en se portant vers l’un ou l'autre parti.

S1 Je ne me trompe, c’est là une situation qui se rencontrait dans un grand nombre de collèges électoraux; de sorte que les députés venant de cette source ne représentaient réellement aucune des opinions qui les avaient choisis. C'était une fiction, un compromis, un arrangement qui devait avoir ses clauses secrètes et qui prouve combien cette nomination manquait de sincérité. |

Quoi qu'il en soit, M. Bérard, médecin, était lié avec un certain docteur X..., établi à Cette. Ce cher confrère était fort ardent libéral, il dominait son canton, les électeurs marchaient sous ses ordres, et, grâce au nombre de voix dont il disposait, il assurait l'élection de

EE das #":

300 JOURNAL DU D' P. MÊNIÈRE

M. Bérard. Les républicains le trouvaient assez libéral pour attendre des temps meilleurs, et notre professeur manœuvrait assez habilement au milieu des écueils de son parti. Cet état si doux allait changer, hélas! Le député à répétition allait voir ses concitoyens lui refuser le renouvellement de son mandat. Voici la cause de cet événement.

— Un jour, M. Bérard reçoit une lettre de M. Libni. Ce savant lui mandait qu'en arrivant de Florence à Marseille il avait fait une sorte de naufrage, perdu ses malles, etc., et que, se trouvant dans un dénuement complet, il avait cru devoir s'adresser à lui, M. Bérard, comme au savant confrère (M. Bérard est de l'Institut) le plus voisin de Marseille. Notre cher maître s'empressa d'écrire à son correspondant marseillais, afin qu'il se mit à la disposition de M. Libn. Celui-ci prit quelques billets de mille francs, et plus tard,

tant venu à Montpellier, il les rendit à M. Bérard, lui témoignant toute sa reconnaissance pour le service qu'il lui avait rendu de si bonne grâce et si promptement. Cette circonstance amena de bonnes relations entre ces deux savants; mais voici bien une autre affaire!

M. Libri n'était pas seulement un profond mathématicien, un habile écrivain, un antiquaire distingué; il avait surtout la passion des vieux livres, il était paléographe de première force, à en remontrer à l'Ecole des chartes; 1l savait trouver dans les anciennes bibliothèques, dans les vieux manuscrits, des trésors ignorés, et on lui doit en ce genre des découvertes infiniment précieuses. Or, la Faculté de médecine de Montpellier possède une bibliothèque précieuse, formée par des legs de vieux savants, grossie, depuis plus de quatre cents ans, par des dons d'anciens professeurs. En furetant dans cet amas de richesses, M. Libri ne tarda pas à v trouver des merveilles. Il se mit à copier, à recueillir, à collationner des manuscrits; il trouva notamment un

M. LTBRI 301

Machiavel qui le transporta d’aise; si bien que l’amateur ne sortait plus de ce lieu que pour aller dîner et prendre une tasse de thé chez M. le doyen. Il en résuita naturellement une sorte de liaison qui devait avoir des suites considérables pour M. Bérard. Je vais dire comment.

M. Libri, venu à Paris en réfugié italien, avait été patronné par M. Arago, mais patronné chaudement, de sorte que le réfugié était arrivé à l’Institut, à la Faculté des sciences et partout, grâce à l’intervention efficace du savant secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences. Mais le protégé n’était pas d'une humeur facile. Il trouva que M. Arago lui rendait la reconnaissance trop lourde, et, bien qu'il reconnût hautement qu'il devait tout à son ami, il rompit avec lui, à ce point que la haine la plus violente éclata entre ces deux crosses têtes ardentes au commandement, inhabiles à l'obéissance. La politique intervint, M. Libri, grand orateur des belles dames, hanta les salons de certain noble faubourg, se lia avec des duchesses, etc. et bref, 1] n'y eut plus pour lui d'espoir de miséricorde dans le cœur de son ex-ami. M. Arago sut les rapports . existants entre M. Libri et M. Bérard, et bien que ce dernier fût, depuis plus de trente ans, lié très intimement avec l’astronome, celui-ci brisa aussitôt ces anciens rapports et contrecarra l'élection du député de Montpellier extra muros. Les libéraux avancés obéirent au mot d'ordre du grand meneur des élections provinciales, et M. Bérard fut remplacé par un légitimiste. La cause publique y perdait; mais qu'importe la France, quand il s’agit de satisfaire une rancune! Mais ce n'est pas tout. La haine des savants est terrible.

M. Libri, comme tous ceux qui ont une passion, cédait peut-être à son insu à des entraînements irrésistibles. Ainsi, quand il trouvait un livre rare, d’une belle conservation, une édition plus remarquable, il lui arri-

302 JOURNAL DU D: P. MÉNIÈRE

vait, dit-on, de la remplacer par une autre moins bonne, et des gens un peu rigoristes ont prétendu que c'était presque un vol : je ne dis pas le contraire. Dans un recueil de lettres manuscrites fort anciennes et très curieuses, il faisait une toute petite soustraction, et le volume n'avait pas l'air d'y avoir perdu grand'chose. De cette façon et à force de récolter dans le champ d'autrui ces bribes savantes, M. Libri était parvenu à se constituer une bibliothèque du plus grand prix, mais qui a été pour lui l’occasion de désagréments cruels. Il y a eu un procès, des experts ont été nommés par le tribunal, on a examiné les livres, compulsé, comparé, si bien qu'en fin de compte il est intervenu un Jugement assez humiliant pour le Laibri, qui a quitté la France aussitôt. Il a été destitué de ses emplois, remplacé à l'Institut. Mais tout le monde ne l’a pas tenu pour criminel. Il s'est trouvé des incrédules; entre autres, une dame fort riche, ñlle d'un médecin célèbre, M. D... qu l'a épousé aussitôt. De sorte que M. Libri, après ces déboires, ces traverses, Jouit aujourd'hui d’une belle fortune. Il est, Je crois, en Angleterre ou en Italie et se moque de M. Arago et de ses rancunes. Cette dame, devenue Mme Libri, avait dû être épousée par M. Villemain. Mais cette union se défit la veille du contrat, à cause, je crois, de la mère de M. Villemain, bonne femme de l'ancien régime, et que la future ne trouvait pas de son goût. De là, dans le temps, des orages qui ont contribué à ébranler un peu la tête du célèbre écrivain de l'Académie.

M. Libri s'était lié à la même époque avec M. Lallemand, célèbre professeur de chirurgie à Montpellier et, comme M. Bérard, très avancé dans le parti libéral. M. Lallemand était de Metz, où il possédait une grosse fortune en maisons; il avait là des amis très chauds et il était sur le point d'être choisi pour député, lorsque ses relations avec M. Libri vinrent aux oreilles de

Page 1