LE PÈRE BAILLY
cher, et à qui je dois certainement la vie. Il me fallait un certificat de civisme signé de neuf patriotes, répondant de moi corps pour corps, et, en ce temps-là, c'était chose grave. Bien des gens qui se disaient mes amis n’osaient se compromettre à ce point, mais mon hôtesse se chargea de trouver dans ses voisins de braves gens qui ne me connaissaient pas et signèrent de confiance sur sa recommandation. Quand mes affaires furent terminées, je voulus remercier mes répondants, et je demandai à la dame ce que je pouvais faire pour eux. « Rien, me dit-elle; cependant 1l y en a un, le père X..., qui est assez pauvre. II vend des bonnets de police, des bonnets de la liberté... Aliez lui acheter le plus beau de ces couvre-chefs et vous serez quitte. » J'y allai, en effet, et je fis emplette d’un superbe bonnet de police qui se terminait par un bonnet rouge. Il y avait de chaque côté un portrait de Marat et un portrait de Robespierre, avec une inscription : «Mort aux tyrans!»-.et Je mis cette coiffure dans ma poche. :
«IT s'agissait de franchir la barrière, et c'était toujours assez difficile; 1l y avait là des inspecteurs qui flairaient les aristocrates. Donc, j'étais dans la diligence, allant a Dammartin, et, à tout hasard, je me couvris de ce terrible bonnet. Les autres voyageurs étaient un peu effrayés de me voir en cet équipage, on me prenait pour un commissaire du Salut public et mes compagnons de route étaient remplis d’effroi. Nous franchîmes la barrière, et quand nous fûmes en rase campagne, je me privai de cet ornement, beaucoup trop éclatant à mon gré. Alors, je pus aviser dans le fond de la voiture un homme qui me regardait avec attention, je le regardai aussi et nous nous reconnûmes bientôt. C'était mon ancien préfet de quartier, le père Bailly; nous nous retrouvames avec bien du plaisir. Billaud-Varennes fut l'objet d'un entretien intéressant. Bailly prévoyait les
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violences de son ancien collègue, il le connaissait bien, il savait toute sa cruauté, et ses prophéties se réalisèrent de point en point.»
31 décembre 1856.
Hier, je suis allé dire un petit bonjour à M. le chancelier. Il était tout en émoi. Le Moniteur avait annoncé la nomination de M. Benoît-Champy aux fonctions de président du tribunal de première instance de la Seine, devenues vacantes par la retraite de M. de Belleyme. On pensait que M. Zangiacomi y serait promu; mais l'empereur ne veut pas de ces anciens orléanistes, 1l aime mieux les républicains ralliés, les avancés convertis en modérés obéissants. On avait aussi parlé de M. Cazenave, gendre de M. Fouquier, médecin du roi Louis-Philippe; mais là encore il y a tache d’orléanisme, et Ç'a été un motif d'exclusion. Enfin, il y a un M. Pasquier, un des présidents de chambre, neveu du chancelier. Ce magistrat, que j'ai vu souvent chez son oncle, est un homme d’un rare mérite, estimé on ne peut plus de la cour impériale et de tout le palais, et bien des gens fort au courant des affaires disent qu'on ne pouvait trouver mieux.
À cet égard, on a prétendu que l’empereur attendait de M. Pasquier oncle une démarche, une demande, quelque chose de signiñcatif. M. le chancelier me disait hier avec beaucoup de vivacité : «Je n'ai jamais rien demandé, ni pour moi ni pour les miens; les offices de magistrature ne doivent pas être sollicités, ils appartiennent au plus digne. La justice doit être en dehors de ces intrigues d’antichambre ou de cabinet. Mon neveu est capable, il est dans la maturité de l’âge, il a une fortune indépendante, un caractère honorable au plus haut degré, il aime passionnément sa profession, il n'avait donc pas besoin de mon appui. Il porte un
nom qui le recommande assez. Et l’on aurait voulu que je fisse le solliciteur pour lui? Ce serait une lâcheté, et j'en suis incapable!
« J'ai occupé dans ma Tongue vie de bien hauts emplois qui sont venus me trouver sans que je les cherchasse. Pendant dix-huit ans, J'ai présidé le premier corps de l'Etat; J'ai été comblé de bienfaits par le feu ro1; 1l m'a élevé au titre de duc; j'ai reçu plus encore : il m'a fait chancelier de France, dignité unique... ET l’on aurait voulu qu'en dépit de ces liens qui m'attachent à la monarchie de Juillet, J'allasse solliciter du régime nouveau une place à laquelle mon neveu a tous les droits... C’est impossible!... J'ai prouvé que J'avais l'esprit libéral par l'accueil que j'ai fait à nos révolutions et aux pouvoirs qui en sont nés. J'ai vu le prince quand il était président, et il n’a trouvé en moi nulle opposition personnelle. Depuis qu’il est empereur, 1l m'a fait appeler et J'ai pu lui dire toute ma pensée sur les matières dont 1l avait voulu m’entretenir. Et dans cette dernière entrevue, quand Je lui ai dit que sa présence au trône avait rassuré la propriété et que j'ai ajouté, à propos de la famille d'Orléans, que la France lui saurait gré de ne pas mettre sous le séquestre des biens qu'il avait contribué à sauvegarder, oh! alors, nous avons cessé de nous entendre... Il a fait un bond sur son fauteuil et m'a dit que c'était bien différent, qu'il ne pouvait laisser en France des biens valant plus de deux cents millions à une famille de prétendants... J'ai répondu que cet acte de confiscation lui aliénerait bien des esprits en France. Nous ne nous sommes plus revus depuis ce Jour. L'empereur a-t-1l pu croire que J'irais déshonorer ma vieillesse par une démarche dont mon neveu eût certainement refusé, à ce prix, le résultat?»
Tout cela a été dit avec feu. On admire un homme de cet âge retrouvant l’ardeur de la Jeunesse pour
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plaider la cause de son honneur. Je lui ai fait mon compliment bien sincère.
«L'empereur, a-t-il repris, tient peu de compte de la moralité des gens qu'il emploie. Dans son mépris pour les hommes, il ne regarde pas beaucoup l'instrument dont il a besoin. Ainsi le préfet de la Seine, personnage trop cassant, est conservé à son poste en dépit de tout le monde. Dernièrement, M. Haussmann a pris un arrêté qui engageait tous les maires de Paris à donner leur démission. Le ministre de l’intérieur a cassé l’arrêté, les maires ont été maintenus, et le préfet ne bouge pas. On vient d'apprendre que le fameux projet de chemin de fer souterrain pour alimenter les Halles centrales est abandonné. On a dit que c'était une idée de l'empereur. Il y avait ià dedans un certain M. Flachat, grand ingénieur des projets impossibles. On a commencé des travaux, et aujourd'hui on renonce à cette folie après avoir dépensé, dit-on, quinze cent mille francs en études. C’est de l'argent bien placé...»
4 janvier 1857.
En moins de neuf années, deux archevêques de Paris périssent de mort violente : Mgr Affre en juin 1848, Mer Sibour en Janvier 1857; l’un martyr du devoir et de la charité, l’autre victime d’une vengeance, sous le couteau d’un fou, peut-être, et c'est ce qui serait le moins odieux. Singulière destinée de ces deux derniers prélats sortis des rangs de peuple, élevés à ces hautes fonctions par des pouvoirs politiques mal définis, transitoires, tombés eux-mêmes sous l’action des partis. Louis-Philippe, en choisissant Mer Affre, que ne recommandait aucun titre saillant, fit un acte qu’on lui reprocha. Cavaignac, en nommant Mer Sibour, obéit a des considérations de camaraderie politique, et le