‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 114 sur 170 · M. PORTALIS · texte numérisé non relu

M. PORTALIS

de la Cour de cassation, et il a bien voulu me faire lire la copie de cette lettre. Elle est conçue en ces termes :

«Mon cher Ami,

« Je viens de lire avec une grande émotion le procès fait aux assassins italiens payés par Mazzini. Je ne puis concevoir par quel abus de raisonnement on leur a appliqué une peine mitigée par l'admission de circonstances atténuantes. Des hommes qui viennent à Paris tout exprès pour commettre un crime et qui, découverts par hasard, n'ont pu effectuer le projet par suite de conditions fortuites, ces hommes me paraissent tout à fait en dehors des conditions où un peu d’indulgence est permise. Je sais que l’on a institué la doctrine des circonstances atténuantes dans le but d'obtenir des jurés un plus grand nombre de condamnations, car on acquittait scandaleusement des hommes qui étaient coupables, lorsque l’on trouvait la peine trop sévère. C'était pour atténuer les rigueurs de la loi, mais les adoucissements de notre code ont enlevé tout prétexte au refus de l'appliquer. Dans cette affaire des brigands italiens, 1l me semble que tout prétexte manquait à l’indulgence.

«On me reproche quelquefois de ne pas aimer l'empereur. Je dis hautement et je pense avec toute sincérité qu'il n'est aucun homme dont la vie soit plus précieuse pour la France. Sa mort serait certainement une calamité publique, car lui seul peut maintenir le pays dans une stabilité dont il a le plus grand besoin. Il y a dans sa politique intérieure et extérieure des choses que je ne puis approuver, que je me permets même de blâmer avec le peu d'autorité que me donne ma vieille expérience, mais cela ne m'empêche pas de rendre justice à sa fermeté intelligente, à la forte influence qu'il exerce sur les esprits, à l’obstacle énergique qu'il op-

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pose aux passions démagogiques. Or, je dis que le crime médité par Mazzini et qui n’a manqué que par hasard est le plus grand crime que l’on puisse commettre, car il plongerait la France et toute l'Europe peut-être dans un abîme effroyable. Que la République se relève, que la démocratie l'emporte, que nous tombions dans un gouvernement militaire, partout 1l y a d'immenses dangers pour la sécurité du pays. Ceux qui ont voulu produire un pareil résultat sont coupables au plus haut point, aucune excuse n'est admissible, et les circonstances atténuantes sont une dériSiON.

« Dites-moi, mon ami, vous qui avez toute la science requise, ce que vous pensez de ce fait singulier; je désire vivement avoir votre opinion et J y compte. — P.»

— M. le chancelier s'est exprimé sur le compte de l'empereur, plusieurs fois et devant moi, dans de pareils termes. Ainsi, aujourd'hui, à propos de l’arrivée de M. Dumon, ancien ministre des finances, M. Pasquier a dit : «En voilà un qui aurait pu se rallier au gouvernement actuel, mais l'affaire des biens de la famille d'Orléans est devenue un obstacle insurmontable. C’est une perte pour le pays, car c'est un excellent administrateur, et Je connais plus de cinquante individus retenus par les mêmes raisons.

«Quand l’empereur m'appela, c'était à l’occasion de la composition de son Sénat. La liste de l’ancienne pairie fut examinée. Il désigna vingt-cinq pairs qui pouvaient figurer dans le nouveau corps politique, et quelques-uns, en effet, sont devenus sénateurs. Mais Jai parlé ailleurs des particularités de cette entre- VUE. D

Le nom de M. Rouland, ministre actuel de l’instruction publique, étant venu dans la conversation, M. Pasquier en a dit du bien. Suivant lui, il est le seul membre du cabinet actuel qui puisse exercer quelque

M:'ROULCAND AT

influence sur l’empereur. Il n’a que de bons antécédents, il est magistrat honoré, son talent est très réel, et ses habitudes de parquet lui donnent le droit de présenter des conclusions utfles et fermes. Billault a de l'esprit, mais il a moins de considération. Persigny ne dira jamais que ce que voudra le maître. M. Hamelin est un homme spécial. M. Magne n’est qu'un commis, son ministère n’est pas politique, et puis 1l est paresseux et malade. Le maréchal Vaillant est un bon militaire, mais c’est tout. Donc, M. Rouland est seul en état de conduire la politique du cabinet. Lui seul peut dire à l'empereur quel intérêt 1l y a à reprendre notre prépondérance dans la Méditerranée, à ne pas laisser les Anglais susciter des troubles en Italie, car ils ne manqueront pas l’occasion, quand elle se présentera, de s'emparer de Palerme, de Catane et de Messine.

Ils veulent annuler notre Algérie, et ils y parviendront si on les laisse faire. Fort heureusement, 1l leur arrive une fière anicroche : l'Inde, la Chine, leur pèsent sur les bras, et Dieu veuille que cet empêchement les occupe longtemps encore.

— Nous avons parlé de Coulant, terre qui est depuis longtemps dans la famille du chancelier. Elle est dans le Maine, à trois ou quatre lieues du Mans, dans la direction de Laval. C'était autrefois un fief sans titre, dépendant d'un grand apanage appartenant à une famille nommée Champagne. Le grand-père de M. Pasquier devint propriétaire de Coulant par son mariage avec une héritière de cette maison, et elle fut érigée en baronnie pour lui au commencement du dix-huitième siècle. Aujourd'hui elle constitue un majorat pour M. Pasquier, l’un des présidents de chambre du tribunal de la Seine, neveu de M. le chancelier. Le vieux duc y va tous les ans passer une quinzaine de jours. Il va aussi à la terre de Sacy, près Argentan (Orne), qui appartient à celui que M. le chancelier appelle son fils,

est fragile, elle est à la merci du premier venu et rien ne vous protège efficacement.

— J'ai vu hier une pièce singulière, conservée miraculeusement, et qui est peut-être appelée à des destinées brillantes. Voici ce que c’est. Louis XVI, la veille de sa mort, désirait communier, mais la chose était difficile. Cependant son confesseur, l'abbé Edgeworth, adressa une demande à cet effet aux quatre commissaires chargés de la garde du roi. Cette requête fut très bien accueillie. Les quatre citoyens chargèrent le confesseur de faire une liste exacte et circonstanciée de tous les objets du culte nécessaires à la cérémonie. Sur une grande feuille de papier, portant au sommet les mots liberté, égalité, fraternité, et les insignes de la République, le prêtre a écrit de sa main la liste des choses usitées : un ciboire, une patène, une hostie, etc. Le mot Lostie a été biffé, parce que les commissaires pensèrent qu'on pouvait, dans le pain à chanter, empoisonner Louis XVI et le soustraire à l’échafaud. Mais tout le reste fut accordé. Cette pièce fut transmise au curé de Saint-Merry, avec engagement formel de restituer à l’église tous ces objets avant midi. La chose se fit très exactement, et c’est cette pièce si intéressante qui est restée entre les mains du susdit curé. Plus tard, ellé a été lécuée à un prêtre portant un grand nom, M. de Gontaut, et enfin elle a été vendue à un amateur d’autographes qui la possède aujourd'hui. Il ne paraît pas que les membres de la branche aînée aient voulu s'en rendre acquéreurs et l’on ne comprend guère qu’une semblable relique soit ainsi abandonnée au commerce.

Un personnage que je connais beaucoup, ancien préfet sous le roi Louis-Philippe, est aujourd’hui chargé d'une sorte de correspondance confidentielle avec le comte de Chambord. Je ne sais comment il est devenu un s1 grand royaliste, après avoir servi très activement

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