À. MAQUET ANT
la branche cadette. Mais ces singulières capitulations de conscience sont choses communes de nos jours. Quoi qu'il en soit, le susdit écrivain, qui a du talent et de l'esprit, a dû voir le fameux papier en question, et il doit proposer au prétendant de Frohsdorff d'acheter cette pièce d’un si grand intérêt pour la famille. Elle prouve, du moins, que les membres du tribunal révolutionnaire n'étaient pas si féroces et qu'ils avaient des égards pour le sentiment religieux de leur victime.
26 janvier 1857.
J'ai vu hier M. Maquet, l’ancien collaborateur d'Alexandre Dumas. C’est un homme encore Jeune, de bonne mine, tête bien faite, énergique, intelligente et un peu hardie. M. Maquet est grand et bien tourné, sa voix est grave, pénétrante. Il a été professeur dans les lycées parisiens. L'histoire le passionnant, il se mit à en tirer des romans, des drames, dont le débit n'était pas facile, vu son manque de notorié'é dans la république des lettres. Il s’accrocha à Dumas, et bientôt le succès de plusieurs ouvrages de sa façon rendit son nom populaire. Comme Dumas prenait tout pour sa part, ils se brouillèrent, se séparèrent, et tandis que le grand romancier se ruinait peu à peu, M. Maquet suivait une marche contraire. |
On fait répéter de lui, à la Porte-Saint-Martin, un drame, la Belle Gabrielle, qui fera courir tout Paris. Il est intéressant d'entendre jaser un auteur qui compte sur un succès; 1l parle avec vivacité de toutes ses tribulations. Faire la pièce n’est rien, la faire jouer est cent fois plus difhcile. Il faut que la censure l’épluche, et on ne s'imaginerait Jamais toutes les tracasseries qu'elle suscite aux auteurs. Viennent ensuite les répétitions, les acteurs, les machinistes, les peintres et mille
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c'est-à-dire son fils adoptif, M. d’Audiffret-Pasquier, marié à une nièce du vieux duc.
La maison paternelle de M. Pasquier est ou plutôt était à Paris dans la rue Bourg-lAbbé; je ne sais si elle n’a pas disparu dans l’abatis du boulevard Sébastopol. M. Cousin a trouvé une ancienne gravure représentant cette maison des anciens magistrats au Parlement.
10 août 1057.
On a parlé, l’autre soir, chez le chancelier, de M. Cavaignac. Le chancelier lui reproche de n'avoir pas eu assez de fermeté quand :1l était au pouvoir. Il voyait bien le parti rouge, et ses exigences, et ses dangers; 1l n'avait pas la force de s’en séparer. Quand :l a eu perdu une journée décisive, quand la bataille engagée dans toute la ville à démontré le grand péril que courait la société, il a fait son devoir, mais trop tard, et beaucoup de sang répandu retombera sur sa tête. On prétend que ce personnage a dit un jour : «On doit faire à la République tous les sacrifices, même celui de son honneur!» — François I pensait autrement.
Un homme d'esprit, M. de Rémusat, a dit en 48 un mot très piquant et très vrai : «M. Cavaignac passe tout son temps à épousseter son piédestal. »
M. Laffitte, beau-père du prince de la Moskova, a été sur le tapis. Il a tout sacrifié à une vaine popularité, personne n’a été à la fois plus simple en apparence et plus impertinent. Un jour, à Maisons, beau château qu'il avait fait arranger somptueusement, un personnage, je ne sais lequel, devenu son hôte, lui exprimait son admiration sur cette demeure. «C’est tout à fait princier, » disait-il dans son enthousiasme pour ces merveilles du luxe. «Dites donc que c’est tout bonnement la demeure d’un grand citoyen,» reprit le finan-
MS EAPFIPTE -, CUVIER «nr
cier. — Cela rappelle le mot de ce parvenu disant à un ami : «Quand nous serons entre nous, appelez-moi simplement monseigneur!» — Au reste M. Pasquier dit qu'à la Chambre des députés M. Laffitte avait souvent beaucoup de verve et de lumière, mais qu'il était toujours emporté au delà des limites par le besoin de plaire à la multitude. Il était généreux, mais vain et sans mesure; aussi a-t-1l fini par faire faillite.
5 septembre 1857.
Le prince de Canino, qui a fait tant de bruit à Rome, a disparu au bon moment. Il voulait être directeur du Jardin des Plantes. On lui avait fait arranger un hôtel, il demandait des choses incroyables et tourmentait M. Rouhant-Fleury, l'architecte, pour transformer une bicoque en palais. Il n’en jouira pas. — M. le chancelier a beaucoup connu M. Cuvier. Sous le ministère de M. le duc de Richelieu, on aurait voulu que M. Cuvier fût directeur du Muséum d'histoire naturelle; 1l avait toute l'autorité nécessaire, mais il à constamment refusé. « Laissez les choses comme elles sont. Chaque professeur peut être directeur à son tour; 1l en résulte que chacun à son tour favorise la chose à laquelle il s’intéresse : moi les bêtes, celui-là les plantes, un autre les minéraux, et ainsi de suite.» Il résista à toutes les sollicitations du pouvoir. On a voulu faire un directeur du prince de Canino. Il est assez savant, c'est vrai, mais c'est un mauvais esprit et il eût tout bouleversé.
«M. Cuvier m’'aimait beaucoup, poursuit M. le chancelier. Quand je le sus malade, j'allai le voir. Il était au plus bas, mais Mme Cuvier, ayant reconnu ma voix, me fit entrer. Il me serra la main et me dit : «ll faut «finir. Je regrette de n'avoir pas eu le temps de ter- «miner un ouvrage qui aurait pu être utile.» J'ai fait
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pour lui une chose tout à fait exceptionnelle. J'ai prononcé son éloge devant la Chambre des pairs, ce que le président ne fait jamais; mais Mme Cuvier men pra, et puis, c'était un homme tout à fait hors ligne Son travail eut du succès. Il avait une égale aptitude pour toutes choses, cerveau admirablement orgamseé Il bien jugé son mal, il a distingué la paralysie du mouvement de celle du sentiment qui semparut de ses organes, il a suivi pas à pas le progrès du mal et a assisté à sa mort, comme s'il eût été un autre mdividu. Chose singulière : son frère est mort comme lui, de la même manière.
«Les grandes administrations, comme celle du Jardin des Plantes, peuvent sans inconvémient être règies par une sorte de comité, avec un président électif souvent renouvelé. C'est une forme républicaine, et non pas démocratique, ce qui est bien différent. Il faut donner quelque aliment à l'ambition des pese nmes, à leur sotf de pouvoir. La perspective du directorat est un charme pour ces grands savants qui sont hommes et ausst un peu enfants; ils se plaisent à ces honneurs passagers, et d’ailleurs, comme le disait M. Cuvier, chacun s'intéresse à sa chose, la favorise pendant un temps, et l'ensemble y gagne. »
J'ai parlé de la Bibliothèque impériale, autrefois soumise au même régime, puis tombée en es et revenue aujourd’ hui à une monarchie tempérée C'est vrai, mais là 1l y a un matériel qui est tout et qui exige une direction unique. Autrefois, la place de bibhothécaire en chef était fort recherchée. Aïnsi Lenoir, qui fut longtemps lieutenant général de la police, et qu par malheur cessa ses utiles fonctions en 1787, demanda comme retraite la place de directeur de la bibliothèque royale et l’obtint. Depuis, il y a eu là des hommes du plus grand mérite; ce qui n'empêche pas que cet immense dépôt de livres ne soit dans une confusion ef-
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froyable. Il n’y a pas même de catalogue possible, parce qu'il y a là par millions des ouvrages inutiles, des brochures, des papiers bons à brüler. Il faudra nécessairement en venir à des collections spéciales, seul moyen de favoriser le travail des recherches. J'ai obtenu dans le temps, de Canning, des échanges importants de livres anglais contre des ouvrages français. On a fait la même chose avec l'Amérique, et, sous ce rapport, la bibliothèque du Luxembourg est fort riche. On a décidé, et je crois que c’est à M. Rouland qu'on doit cette bonne mesure, de déloger les conservateurs qui occupent beaucoup de pièces dans les bâtiments de l'ancien Trésor, annexés à la bibliothèque. C’est bien fait, et cet édifice, convenablement restauré, sera une très belle chose. Il n’y a aucun inconvénient à ce que ces messieurs demeurent ailleurs. La bibliothèque de l’Institut est superbe, parfaitement en ordre, et son directeur est le plus habile homme qu'il y ait en ce genre.
— Le Moniteur institue Mer Morlot grand aumônier de France. C’est une charge de la couronne, et l’on a bien fait de la donner à l'archevêque de Paris : cela mettra fin aux conflits qui s'élevaient toujours entre ces hauts dignitaires de l'Eglise. L'empereur a fort raison de rétablir ces grandes positions; elles sont une preuve de son goût pour l’ordre, pour l'éclat du trône, et les : gens sensés le loueront de cette idée.
M. Palmerston a dit devant la Chambre des pairs d'Angleterre : «J'ai vu l’empereur Napoléon, nous avons traité telle affaire, pris telle mesure, etc., con- Jointement avec la reine.» On se demande comment le Parlement anglais peut accueillir ces formes étranges, si fort opposées à ses droits, à ses antécédents. Ce n'est pas la première fois que chose semblable se produit. Il y a là une atteinte grave au système parlementaire : la politique des. Etats est tout à fait per-
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sonnelle; les rois, les empereurs semblent vouloir conduire leurs propres affaires en dehors des attributions des Chambres, comme si le régime parlementaire tendait peu à peu à sa fin. Sommes-nous destinés à voir tomber jusqu'aux dernières pierres du vieil édifice?
7 septembre 1857.
Il y a aux Finances un certain M. de Codrosy, inspecteur général, qui a dirigé à Constantinople la comptabilité de l’armée d'Orient. Il est peut-être le seul qui puisse dire, à un franc près, ce que nous a coûté la fameuse expédition de Crimée. M. de Codrosy, vieux garçon, est un homme excellent, vrai Breton franc et poli; il avait un frère qui était officier à bord de l'Agathe. Mais, un peu au-dessus de ces hommes, se trouve un personnage qui fait partie depuis peu de temps du cercle Orfla. Il se nomme M. Mouton, il est en retraite aujourd'hui. Je ne puis dire exactement quel rang 1l occupait dans la hiérarchie financière, mais je sais que ce rang était fort élevé M. Mouton est un charmant causeur. Il est de Paris; son père occupait autrefois un poste supérieur dans l'administration; aussi sa longue carrière brillamment parcourue, ses traditions de famille et sa mémoire font de lui le répertoire vivant d'une foule de faits qu’il raconte à merveille. Ayant eu l'honneur de recevoir sa visite, voici une petite anecdote recueillie toute fraîche et bonne à conserver :
— M. le baron de Mackau, ancien ministre de la marine, amiral, etc. avait fait ses premières armes sous les ordres du roi Jérôme, qui était alors grand amiral de France. Le prince avait fort goûté les mérites du jeune aspirant, mais les événements politiques les eurent bientôt séparés. Or, un jour de l’année 1847,
LE ROI JÉROME — M. DE MACKAU Ge
M. de Mackau, étant ministre, reçut une lettre dans laquelle le susdit roi Jérôme, rappelant d’anciens souvenirs, eXposait au ministre que sa position précaire le poussait à lui demander si la France ne pouvait pas venir à son aide. M. de Mackau courut aux Tuileries, ft voir cette lettre au roi Louis-Philippe, demandant quelle réponse il pouvait faire. Le roi accueillit fort bien cette ouverture et remit sa réponse au lendemain. Le ministre revint auprès du roi, qui lui dit : «Répondez au prince que sa demande sera soumise aujourd'hui au conseil des ministres et qu’elle sera soutenue par deux avocats.» En effet, l'affaire fut proposée, débattue, et un projet fut rédigé, par lequel le gouvernement demandait aux Chambres une rente viagère de cent mille francs pour le prince exilé. Les événements qui survinrent bientôt ne permirent pas d’arriver à une solution : Louis-Philippe lui-même alla en exil.
Plus tard, le roi Jérôme revit M. de Mackau et lui témoigna sa reconnaissance en faisant entrer au Conseil d'Etat le fils de l’amiral, qui n'avait pas de vocation pour la marine. Au reste, on sait que toute la famille Bonaparte a été fort bien traitée par le roi Louis-Philippe. La reine Hortense, la mère de l’empereur actuel, vint à Paris, contrairement aux traités. Le roi la vit, lui accorda les grâces qu’elle sollicitait. Aussi s’est-on grandement étonné de la rigueur des mesures prises contre les d'Orléans. La raison d'Etat a dû être bien puissante, bien impérieuse, pour entraîner des actes qui ont excité une si grande et si légitime réprobation. Mais en voilà assez sur ce chapitre délicat.
14 septembre 1857.
À Biarritz, le petit palais que l’on a construit pour S. M. l’impératrice est simple et joli, admirablement
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situé, sans prétention, et je ne connais rien de jus charmant qu'une habitation de ce genre. Ce matin, en me promenant sur la plage, J'ai vu le petit prince jouant sur le sable, vif, gai, riant, bel enfant qui pousse à loisir au sein de cette belle nature, avec l’air de la mer pour assainir sa jeune poitrine. Un enfant ne peut nulle part mieux qu'ici puiser aux sources pures de la santé. Que Dieu lui prête longue vie, pour la rareté du fait, car ces rejetons des souches royales atteignent difficilement à un âge avancé.
27 septembre 1857.
Flier lundi, je suis allé dîner à Passy, où J'ai trouvé le vieux Maurice Duval, le préfet de Nantes qui a opéré l'arrestation de Mme la duchesse de Berry. Le hasard me met ainsi en rapport avec quelques-uns des personnages qui Jouèrent un rôle important dans un drame qui m'intéressa beaucoup. C’est autant de pris sur l'ennemi, c’est-à-dire sur le temps, ce père de l’oubli qui efface tout ce qu’on ne sait pas lui arracher. Je me suis dès longtemps déclaré l’antagoniste de ce vieux gratteur de toutes choses, et je m’applique à écrire un tas de riens, qui auront peut-être certain intérêt un jour.
2 Octobre 1057.
L'autre jour, comme J'achevais mes notes sur la conversation de M. le chancelier, je fus tout surpris de le voir entrer dans mon cabinet. Il venait me prier de diner chez lui le jeudi et je n’ai pas manqué d'accepter son invitation. Donc, hier, je me suis rendu, à l’heure convenue, rue Royale, 20, et J'ai passé là une soirée féconde en plaisirs de tout genre.