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SAINTE-BEUVE — LE DUC DECAZES

M. Sainte-Beuve était au nombre des convives, M. le général de La Rue, M. de Gisors, M. de Bois-le-Comte et quelques autres encore. Le soir, M. Villemain est venu, ainsi que M. Zangidcomi. On a causé; il a été dit beaucoup de choses bonnes à noter. Aussi me voilà reprenant mes fonctions de secrétaire. Tâchons seulement d'avoir de la mémoire.

M. le duc Decazes avait envoyé au chancelier un panier de son excellent raisin de la Grave (belle terre située aux bords de la Dordogne, dans la Gironde), et ces fruits si doux ont fourni le texte d'une conversation dont M. Decazes a été le principal sujet.

«Il est bon, trop bon même, a dit M. Pasquier de ce personnage. Sa vie a été remplie d'aventures singulières. Charmant et spirituel, 1l sut plaire au roi Louis XVIII et devint son favori. De là l'étrange fortune politique d’un homme qui, très jeune encore, devint le premier ministre du roi et gouverna véritablement la France pendant un an. Mais que de haines suscita cette faveur! Cela fut au point que l’on songeait à renouveler la tragique aventure du maréchal d'Ancre. Enfin, le roi fut obligé de céder; le duc de Richelieu obtint du roi le renvoi de son favori. Cela ne se fit pas sans déchirements. J'étais alors ministre des relations extérieures. Le roi écrivit de sa propre main au roi d'Angleterre, — car 1l avait été convenu que le duc Decazes serait envoyé à Londres, —et il lui recommandait son nouvel ambassadeur comme la personne qui lui était la plus chère. Mais M. Decazes, comme tous les favoris disgraciés, comptait toujours sur un retour de fortune. Il s’en fut à la Grave, sa terre du Bordelais, et attendit là quelques semaines, espérant toujours. Plus d’un mois se passa, et ses ennemis surent agir sur l'esprit du roi d'Angleterre. Ils le prévinrent fortement contre le pauvre duc; si bien que, quand il se rendit à son poste, il ne trouva pas les dis-

positions favorables sur lesquelles 1l pouvait compter. Il ne resta que trois ou quatre mois à Londres et trouva le moyen d'y faire pour 4 ou 500 mille francs de dettes. Il en avait déjà d’autres, et nombreuses, et grosses, et le roi Louis XVIII s'était engagé à les payer. Cela alla bien pendant quelque temps, quelques mois, mais plus tard ces payements mensuels se firent attendre, 1l y eut des difficultés, et quand le roi mourut, il s’en fallait bien que le pour acquit fût donné.

Le château de Saint-Ouen près Paris est venu, Je ne sais comment, sur le tapis. D’intéressantes choses furent dites à ce sujet. ;

Quand Louis XVIII arriva en France, il crut devoir s'arrêter aux portes de la capitale pour faire un acte de haute politique, une déclaration, une proclamation, et l'on chercha quel lieu serait commode pour cela. M. Pasquier était ministre de la police à cette époque. Il s'occupa de cette affaire, monta à cheval et se rendit du côté de Saint-Denis. Le château de Saint-Ouen avait appartenu autrefois au duc de Nivernais. Vendu plusieurs fois, 1l était tombé aux mains d'une dame d'origine russe, et quand M. Pasquier se fut présenté chez elle en lui exposant le motif de sa visite, la dame, avec la meilleure grâce, offrit sa maison, qui n'était pas bien meublée. M. Pasquier eut promptement fait arranger les appartements. M. Ternaux, un grand libéral de ce temps-là, se donna beaucoup de mouvement pour que son château tout voisin obtint la préférence : il fallait selon lui que le roi logeât chez un Français et non pas chez une Russe. « Je le satisfis, dit le chancelier, en lui donnant à loyer le duc de Bourbon. »

Mais Saint-Ouen était réservé à d’autres destinées. Un peu plus tard ce domaine étant à vendre, M. Pasquier et le duc de Richelieu pensèrent qu’il était bon d'acheter ce lieu où le roi avait séjourné, où un grand acte politique s'était accompli, et l'ouverture en fut

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