LA COMTESSE DU CHAYLA
faite au roi, qui rejeta cela fort loin et ne voulut pas qu'on lui en parlât. Bientôt, on apprit que le château était rempli d'ouvriers; il s’y bâtissait même un pavillon fort élégant. M. Pasqüier et M. de Richelieu, en se promenant à cheval, voulurent pénétrer dans ce lieu, mais la consigne était sévère. En vain se firent-1ls connaître; la porte resta close. Ils ne tardèrent pas à savoir que Saint-Ouen avait été acheté par le roi pour une belle dame qui jouait le rôle de favorite. C'était Mme la comtesse du Chayla.
Cette dame a fourni une ample matière à conversation un peu légère, il faut bien l’avouer, et jamais je n'avais eu l’occasion de voir le chancelier aussi gai, aussi expansif sur des matières de ce genre. Il est toujours d’une réserve extrême, d’un bon ton parfait, mais, en cette circonstance, il a fait de la chronique scandaleuse avec une vivacité qui, il faut le dire, était un peu provoquée par les questions très vives de M. Sainte- Beuve et par les récits du général de La Rue, ancien aide de camp du maréchal Davout, je crois. Le duc de X... a été un peu compromis dans cette conversation, ainsi que sa femme, et par suite ses deux filles, qui ont eu de graves ennuis dans ces derniers temps : l'une, femme d'un préfet de C..., brusquement destitué pour malversation; l’autre, femme du préfet de l'E... Mme de X...; mais son mari vient d’être nommé receveur général grâce à l'influence souveraine de M. de Morny. Le roi était vivement épris de Mme du Chayla. Elle était fort spirituelle et aussi très avide, et elle obtint de son royal amant des bénéfices considérables. Chaque mois on mettait dans la cassette particulière de Sa Majesté mille louis, argent de poche, destiné au Jeu, à des cadeaux, et, dit-on, Louis XVIII affectait de ne rien dépenser, si bien qu'au bout du mois la plus grande partie de cette somme restait en caisse. À partir du moment où la belle comtesse fut
en faveur, jamais les mille louis ne furent épargnés. Très souvent, elle emportait du cabinet du prince un rouleau composé de cinquante doubles napoléons. Un jour, elle eut la fantaisie de vérifier le rouleau, 1l manquait une pièce; elle s’écria : «Comme on trompe les rois! » Elle était d’une avidité sans égale, et cette favorite a coûté cher à la liste civile. Plus tard, le château de Saint-Ouen, par suite d’héritage, fut l'objet d’un procès, qui, perdu, gagné, fut enfin perdu, et le domaine appartient à la fille de la dame en question.
J'ai vu se dessiner dans ces souvenirs certaines antipathies bien tranchées. Ainsi M. Pasquier, d'ordinaire si placide, a déclaré nettement qu’il avait le plus profond mépris pour Mme du Chayla. Il est bien rare qu'il Darle Suriceuton.tOn rai traité assez males suce courtisan du roi Louis XVIII; ses ridicules, sa sottise, ont été plaisantés amplement.
Deux anecdotes. — Le vieux maréchal X... était assez sourd. Un jour, M. Pasquier, entrant chez le roi, trouva celui-ci en proie à un rire fou, et voici la cause de cette hilarité. Le roi avait dit au maréchal : «Comment se porte la maréchale?» Le vieux héros, fort tourmenté de la goutte, croyant que le prince lui demandait des nouvelles de sa maladie, avait répondu : «La coquine! elle m'a tourmenté toute la nuit...»
Il y avait du grabuge dans le ménage du duc de X... Brutal et jaloux, ce personnage s'était permis de battre sa femme, qui le méritait bien un peu, mais 1l eût fallu ne pas être aussi coupable qu'il l'était pour se croire en droit de sévir à ce point. La duchesse se vengea cruellement. Une nuit, elle descendit dans l’appartement du duc, qui n'était pas seul; elle fit pleuvoir tout à coup une inondation sur le lit et se sauva. M. Pasquier, alors ministre de je ne sais quoi, se présenta le matin chez l’arrosé, pour une affaire impor-