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M. DUVERGIER DE HAURANNE

Il a été question de M. Duvergier de Hauranne et de son livre sur le gouvernement parlementaire. Le chancelier a été sévère : «M. Duvergier de Hauranne n'a pas le droit de me faire Tire un ouvrage de sa façon. Je me suis expliqué là-dessus avec plusieurs de ses amis, je leur ai dit que ce monsieur avait mauvaise orâce à soutenir maintenant un état de choses qu'il avait tant contribué à détruire. Ses amis accordent que le premier volume n’est pas un chef-d'œuvre et que le deuxième pourrait être mieux; je m'en soucie peu. Son père était fort de mes amis, et, pendant dix ans au moins, il n'a pas dit un mot à la Chambre sans me consulter. Le fils est un esprit chagrin, inquiet, tourmenté, et le fléau de tous ceux qui l’approchent.»

M. Sainte-Beuve a dit : «Je l’ai beaucoup connu personnellement autrefois, au Globe, où il faisait de la littérature. Il portait dans cette occupation la même ardeur pénible et tracassière que nous lui avons vue en politique. Nous lappelions le fzqueur de l’établissement. [l poussait chacun de nous, prétendant que nous ne paraîtrions pas, que nous ne serions pas prêts; 1l était sur nos épaules à tous, et très fatigant. Il luttait alors contre les trois unités classiques, il ne pensait qu'à cela. C'est une tête qui ne contient qu'une idée à la fois, qui y pense toujours, qui y rapporte tout; ce qui est on ne peut plus ennuyeux pour tout son entourage. À la Chambre, il a toujours prétendu qu'il n'y avait pas réellement de gouvernement parlementaire, que tout se faisait par une camarilla contre laquelle il dirigeait toutes ses batteries, et puis, quand cette Chambre a été renversée, il s’est mis à trouver que le gouvernement parlementaire n'était que là. Se donnait-1l du mal!... Travaillait-il alors !... [1 courait dès le matin chez tous les députés, leur écrivait des billets pressants; tout ne semblait pouvoir marcher que par lui, et puis cela aboutissait aux banquets, aux actes

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absurdes d'opposition, et nous avons vu le résultat. M. Duvergier de Hauranne, c'est bien véritablement une souris qui accouche d’une montagne!» Un autre a ajouté : «Ou une belette qui cherche à pénétrer dans un grenier.» M. Sainte-Beuve raconte bien, avec gaieté, vivacité et de bon air. On l'écoute avec un plaisir réel.

— Addition au chapitre de M. Decazes :

Quand il fut à Londres, ses ennemis parvinrent à le mettre si mal avec le gouvernement anglais que le roi fit une démarche pour se débarrasser de cet ambassadeur français. M. Pasquier, alors ministre des affaires étrangères, reçut un jour à Paris la visite du prince de Castelcicala, ambassadeur des Deux-Siciles. Le roi d'Angleterre l'avait prié de voir M. Pasquier et de lui demander le rappel du duc Decazes. La chose venait de haut, comme on voit. M. Pasquier se tira d'affaire en disant que la nomination de M. Decazes n'avait pas passé par ses bureaux, que le roi Louis XVIIT avait traité directement cette affaire avec son auguste allié et que, par conséquent, il n'avait rien à y voir.

TINOCtObreNESS 7:

J'ai diné hier chez M. le chancelier. Il va bien, il cause bien, mais sa vue s’affaiblit beaucoup, et il n’a pu faire sa partie de whist, ce qui le contrarie bien un peu, car 1l aime ce jeu, qui repose l'esprit et met un sinet à la conversation. Avant et pendant le diner, la causerie a été assez vive, et voici, entre autres choses, quelques renseignements bons à recueillir sur le Journal des Sa- VAnts.

On appelle ainsi une collection qui se publie de temps en temps et qui renferme des mémoires de haute littérature, de critique approfondie sur des matières de grande érudition. Je le lisais autrefois, mais il y a bien

M. BARBÉ-MARBOIS SRE)

longtemps que je n’ai eu entre les mains un de ses numéros. Ce recueil, qui date de loin, a toujours été placé sous le patronage du chef de la justice, du garde des sceaux, singulier parraifage qui remonte jusqu'au chancelier d’Aguesseau. Les rédacteurs du Journal des Savants, choisis parmi les membres de l’Académie française ou de l’Académie des sciences, sont en petit nombre. Ils sont modestement rétribués. La collaboration à ce recueil est un titre d'honneur, et, à mesure que les vacances arrivent, ces messieurs se recrutent parmi les corps savants indiqués. Cette institution a duré jusqu’à la Révolution française. Elle a disparu au mi1lieu du naufrage de tant de choses, et même sous l'Empire, elle ne sortit pas des ruines. Lors du retour des Bourbons, M. Pasquier fut nommé garde des sceaux, et il songea à la restauration de ce journal, qui relevait de son département. Une ordonnance fut préparée, mais un changement de mimistère arriva, et ce fut M. Barbé-Marbois (vénérable personnage que J'ai connu quand 1l était président de la commission des hôpitaux de Paris) qui fit signer au roi Louis XVIII cette ordonnance qui rétablissait le Journal des Savants Sur son ancien pied.

Les choses ont marché ainsi jusqu'en ces derniers temps. Un décret de l’empereur a placé ce journal sous la main du ministre de l'instruction publique et des cultes. M. Pasquier déplore ce changement, qui, selon lui, porte atteinte à l'indépendance des lettres. Cette corporation des rédacteurs va subir l'influence du pouvoir, on instituera des rédacteurs officiels qui ne seront plus dans les conditions honorables de leurs devancles.

Un Jour, à Londres, on parlait devant la reine d’une place d'homme de lettres fort peu rétribuée. Sa Majesté dit qu'il fallait augmenter les appointements du savant qui la remplissait. «Gardez-vous-en bien, dit un

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certain ministre, tous les membres du parlement voudront en être!» En France aussi, 1l y a un certain nombre de places qui rapportent de très minces honoraires et qui n’en sont pas moins fort honorables. C'est là même un caractère de nos places dans le corps enseignant. Il en est de même dans la magistrature, et c'est

ce qui garantit en quelque sorte son indépendance.

Cela vient de loin, de haut; c’est une antique tradition de noblesse. Autrefois, la noblesse ne recevait de traitement pécuniaire, en temps de guerre, que pendant l'activité du service. Aussitôt la paix faite, on conservait le titre, mais sans honoraires, et c’est ainsi que tant de grandes familles ont été ruinées par le service militaire. Le roi était dans l’obligation de donner à ses vieux gentilshommes sans fortune; 1l y avait don direct, acte de pure mumücence, et la noblesse avait tout droit à recevoir le prix de son dévouement. Aujourd’hui, 1l ne peut plus en être de même : l’avancement possible de tout le monde et la permanence des armées rendent nécessaire une organisation toute différente. Aussi met-on à la retraite des hommes arrivés à une limite d'âge déterminée par la loi.

Il y a à cet égard une réflexion à faire. M. le chancelier vante rarement le passé, chose que font volontiers les vieillards. Il accepte avec une raison supérieure l’œuvre du temps. Il voit saccomplir des révolutions singulières; il assiste sans aigreur à ces transformations indispensables et en explique la raison avec un calme qui pourrait surprendre ceux qui ne connaissent pas sa placidité d'esprit, sa justesse de raisonnement. Il y a dans le monde actuel des éléments nouveaux tout à fait inconnus aux âges précédents; il convient d'en tenir compte, car de ces choses découle un nouvel état social. La vapeur et l'électricité ont. effacé le temps et les distances; il en résulte des rapprochements nécessaires entre les nations voisines: il

MENAH-SAHIB 155

n’est plus possible de songer à une politique d'isolement. La famille humaine s’est accrue, des liens de parenté s'établissent, en dépit de tout, entre gens qui se détestaient et qui voulaient sé nuire; aussi toutes les bases du jugement sont ébranlées, changées, détruites pour faire place à d’autres.

— On a parlé des affaires de l'Inde. Voici une petite thèse que J'ai soutenue. La révolte de Menah-Sahib est la conséquence des affaires de la Crimée. On a vu dans cette grande occasion la faiblesse numérique des troupes anglaises, leur peu de force, leur mauvaise orgamisation, et la supériorité évidente de l’armée française a fait voir aux Indiens qu'ils n'avaient que peu à craindre de leurs maîtres. L’effectif s1 restreint des troupes anglaises dans l'Inde, l'impossibilité où se trouve le cabinet de Londres de créer une armée nouvelle, de l'envoyer à Calcutta ou à Bombay, l’organisation défectueuse des régiments mercenaires, les généraux vieux et impotents, les préjugés du rang et l’oppression qui pèse sur les vrais soldats, tout cela a déterminé l’explosion des Cipayes, et Menah-Sahib, qui est fort au courant de ces choses, a donné le signal de la révolte. II compte, et avec Juste raison, sur le climat meurtrier, sur l’inexpérience des troupes venues d'Europe, sur notre neutralité forcée, sur le peu d'amis qu'ont les Anglais en Europe, sur le défaut de ressources efficaces; et tout cela, 1l faut en convenir, est bien calculé. Il est probable que les possessions anglaises de Inde sont perdues pour longtemps, pour toujours peut-être, ce qui est la ruine de l'Angleterre, car là se trouve sa plus grande source de richesse et de force. Ses manufactures vont chômer, les banquiers vont faire faillite, la cité si orguerlleuse va voir ses caisses vides. De là des catastrophes. Je ne suis pas un assez bon chrétien pour plaindre mon prochain l’Anglais. Je ne puis oublier que leur prospérité s’est fondée sur nos

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misères, qu'ils ent entretenu partout l'esprit de révolte contre nous, et qu'aujourd'hui ils vont récolter ce qu'ils ont semé. Qu'il leur arrive autant de mal qu'ils ont voulu nous en faire, et, ma foi, tant pis pour eux. On a un peu ri de ma conclusion, et J'ai vu quon ne trouvait pas mes raisons mauvaises.

15 octobre 1857.

Hier soir, revenant de Passy, j'avais pris l’'omnibus qui va au Palais-Royal, avec correspondance pour l'Odéon. Que j'ai raison d’aimer les omnibus, ces charmantes voitures où l’on trouve toujours à qui parler, véhicule essentiellement civilisateur et à qui J'adresserai, quand j'en aurai le temps, une épître en vers, tant je lui ai de reconnaissance pour les bonnes aubaines qu’il m'a values. Donc, j'ai trouvé place dans la voiture allant de la barrière blanche à l'Odéon, et je me suis assis à côté d'un personnage pour lequel j'ai de très vives sympathies. M. Cousin, le célèbre philosophe, l'écrivain incomparable, revenait par cette voie commode de la place Saint-Georges, où demeure M. Thiers, et ma bonne étoile m'a valu la chance de le rencontrer juste à point. Aussi en ai-je amplement profté.

Samedi dernier, M. Cousin avait été invité à dîner chez M. le chancelier, mais M. Thiers avait l’avance: aussi fûmes-nous privés de cet agréable convive. M. Cousin revenait de passer la soirée chez M. Thiers, qui est un peu souffrant de rhumatismes vagues. Il poursuit avec une ardeur furieuse son grand travail historique. Il se lève chaque matin à quatre heures et consacre toute sa Journée à cette œuvre gigantesque. Il y a de quoi user rapidement la constitution la plus robuste. M. Cousin m’a dit : « Je n’ai pu diner avec vous samedi, mais j'en ai été dédommagé le dimanche.

M> COUSIN JS 7

Mme la duchesse de Galliera dînait chez le thancelier. C’est une aimable femme, du commerce le plus agréable et le plus gai, causant bien, pour laquelie MP Pasquier lan urr gont-tres vit: Il est temps que Mme de Boigne revienne à Paris; le cher chancelier se dérange... » Et nous voilà parlant de ce vénérable personnage, de ses manières si douces et s1 polies avec les dames. C’est une race qui se perd, on ne retrouve plus de ces chers vieillards, conservant les antiques traditions de la galanterie française, les belles manières d’une société perdue depuis longtemps. M. Cousin à repris : « Je connais M. Pasquier depuis 1815, il a toujours été parfait pour moi, mais l’homme que vous voyez aujourd'hui n'est pas ce qu'il était alors. Pendant sa longue carrière ambitieuse, il était un peu sec, très personnel, d’une susceptibilité extrême, d’un abord froid et fort réservé. Peu à peu, l’âge a limé ces aspérités, et maintenant 1l est d'une douceur, d’une bienveillance parfaites. Il a perdu tout récemment un ami bien cher, M. Hochet, presque son contemporain. Ils se voyaient tous les jours, 1ls pouvaient se parler de toutes choses, 1l y avait entre eux des souvenirs de Jeunesse, et ces sortes d'amis, de compagnons intimes, sont rares. [ls ne se remplacent pas.» J'ai cité M. Portalis. «Oh! non, il n’y a pas d'intimité cordiale entre eux, ce ne sont que des rapports de société, bienveillants sans doute, et puis c’est tout.» |

Nous sommes venus à parler de Béranger. M. Cousin, M. Thiers et M. Mignet n’ont guère quitté le poète mourant, et pendant les trois ou quatre dernières semaines de sa vie ils l'ont vu tous les Jours. Perrotin, l'éditeur des œuvres du poète et son exécuteur testamentaire, avait chargé Jules Janin de faire une sorte d'introduction à la publication des œuvres posthumes. Ce travail a été fait avec un grand zèle, une fougue extrême, mais le pauvre éditeur n’a pas eu le courage

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d'imprimer ce travail où respire un peu trop de liberté pour le temps où nous vivons. M. Cousin ne comprend pas que l’on ait chargé Jules Janin de ce soin; il a trop de véhémence, de laisser aller; il s’abandonne trop à l'inspiration, il n’est pas assez maître de sa plume pour ne dire que ce qu'il faut en pareil cas. Et Perrotin, qui est prudent, pour ne pas dire peureux, ne se compromettra pas aux yeux de l'autorité dont il attend quelque faveur. J'ai trouvé ce jugement un peu sévère; reste à savoir quels en sont les motifs particuliers.

J'ai parlé à M. Cousin de Mme de Longueville et de ses patientes et ingénieuses recherches sur la vie privée de cette dame. Le couvent des Carmélites de la rue d'Enfer nous a surtout occupés.

«Il y a dans ces maisons des femmes d’un grand mérite, d’une instruction solide et d’un beau caractère. Que d’heures j'ai passées dans le parloir de ce couvent où l’on n’a jamais fait de feu! J'ai recueilli bien des renseignements curieux, et aussi quelques rhumatismes assez incommodes. La supérieure est une femme remarquable; elle est de honne famille, et a dû, pour suivre sa vocation, résister aux prières, aux larmes de ses parents, et l'archevêque, son directeur, lui a refusé pendant trois ans la permission d'entrer au couvent. Quand J'ai eu terminé mon livre, j'ai cru devoir lui en offrir un exemplaire, mais elle ne l’a pas accepté. «Je ne me suis pas retirée du monde, m’a-t-elle dit, je n'ai pas fui les passions qu'on y trouve pour lire le récit de ces mêmes passions.» Je me suis borné à lui donner l’histoire de son couvent, la liste des religieuses qui ont joué un rôle important dans cette sainte maison. Cette partie de mon travail a êté bien accueillie, et la supérieure, après en avoir pris connaissance, en a fait l’objet des lectures au réfectoire. Notez qu’en cela elle a résisté à des prélats qui ont prétendu blâmer mon œuvre, moi qui l'ai écrite avec un but moral, qui ai

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