‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 120 sur 170 · M. COUSIN · texte numérisé non relu

M. COUSIN

voulu rendre cette lecture édifiante et qui suis certain des pures et chastes intentions de mon cœur. J'ai été bien récompensé par le suffrage de la supérieure, femme d’une piété non moins solide qu'éclairée. Mais il ne faut pas s'étonner de ces jugements divers. Il y a un danger réel à toucher ces matières délicates, les religieuses ne sont pas parfaites, pas plus que les prêtres, pas plus que l'humanité. Si quelques faiblesses se rencontrent dans ces catégories de femmes, faut-ilen rejeter le blâme sur l’ensemble? Non, sans doute, et Jai agi dans ce sentiment, jetant un voile sur des misères réelles, mais qui sont le partage de tout le monde. Aussi mon livre a-t-1l eu beaucoup de succès auprès des personnes de bonne foi et de bonne volonté.» «Ce succès était certain, ai-je dit, car, outre le merveilleux talent de la mise en scène, il y a un grand charme dans ces sortes de recherches qui touchent aux plus intéressants secrets du cœur humain. Parler d'amour et de religion, montrer un cœur de femme vraiment supérieure, tour à tour en proie à deux passions aussi vives, dérouler sa vie dominée successivement par ces deux idées si énergiques et si douces... qui peut lire de sang-froid ce roman, où tout le monde trouve son propre portrait? qui peut fermer le livre quand on l’a ouvert?» M. Cousin a ri de mon analyse, et il n’a pas nié que ce ne fût là le fond de son œuvre.

Je me suis trouvé la semaine dernière chez J. Janin au moment où 1l recevait trois membres de l’Académie française et un monsieur ayant bonne envie d’entrer dans cette célèbre compagnie. Ce dernier est M. de La Rochefoucauld déjà très vieux et qui croit de sa dignité de faire partie des Quarante. Il a publié des poèmes, des poésies, de la prose, le tout sans succès, mais noblesse oblige. Il descend du fameux auteur des Maximes, l'amant heureux de Mme de Longueville, et

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il peut être certain de ne pas avoir le suffrage de M. Cousin, l’'amoureux posthume de la célèbre duchesse. Quoi qu’il en soit, ce personnage fait des visites, harcèie les académiciens et les journalistes, et veut intéresser tout le monde au succès de son entreprise, mais il est peu probable qu'il réussisse.

Donc, il est entré dans le cabinet de Janin, et 1l a trouvé réunis M. Viennet, qui porte s1 légèrement ses quatre-vingt-deux ans; M. de Pongerville, le traducteur de Lucrèce, et enfin M. Ernest Legouvé, le poète dramatique. Ces trois messieurs ont bien accueilli le vieux gentilhomme, et quand il a été parti, chacun d'eux a été forcé de convenir qu'il n'avait pas eu Île courage de refuser sa voix. L'un disait : «Je n'ai pas promis;» l’autre : «Je ne suis pas engagé;» un troisième : «Nous verrons!» «Oui, s’est écrié Jules Janin, que ne lui disiez-vous qu'il a bien le temps d’attendre!» Il paraît que le postulant a un médecin qui va disant partout que son client mourra s'il n’est pas élu. C’est là un fameux argument, et qui pourrait bien décider certaines bonnes âmes ne voulant pas avoir à se reprocher la mort du prochain. Cette scène d'intérieur a été fort piquante. M. de La Rochefoucauld ne comprend pas que J. Janin ne se mette pas sur les rangs, lui chez qui accourent les membres de l’Académie française, mais mon gros ami ne posera sa candidature qu'à coup sûr. Il a raison.

3 novembre 1857.

Tout le monde connaît M. Thiers. Il a joué en France, depuis 1830, un rôle assez important, il a contribué pour une assez grande part à la direction de nos affaires pour que personne n’ignore son nom, sa vie, son talent. La gloire qu’il s’est acquise comme orateur, comme publiciste, comme écrivain, a peu de rivales en

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