‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 122 sur 170 · MÈ-THIERS · texte numérisé non relu

MÈ-THIERS

set semble s'élever assez pour atteindre les oreilles des géants. M. Thiers a les cheveux tout blancs aujourd'hui, coupés courts et sans la moindre frisure. Il porte perpétuellement des luréttes, étant très myope. La figure est régulière, le nez busqué, assez aristocratique, la bouche légèrement enfoncée et le menton saillant. Voilà pour le physique. Au moral, je l'ai trouvé doux, calme, bienveillant, caressant, fort aimable pour son entourage, qui le gâte par réciprocité. Cette famille, composée de Mme Dosne, la mère de Mme Thiers; de Mile. Dosne, sa sœur, et de la maîtresse de la maison, constitue un quatuor agréable. L'hôtel est charmant, élégant et somptueux (place Saint-Georges, n° 27), entouré de jardins très bien plantés. Mais revenons au chef de la famille. Il m'a semblé que M. Thiers n'avait pas sa ‘vivacité ordinaire, j'ai saisi sur sa figure une sorte d'abattement moral plutôt encore que physique. On dirait un cerveau fatigué, épuisé par une surexcitation constante. En effet, peu d'hommes ont autant sollicité leur cerveau que M. Thiers. Sa haute position comme ministre, les luttes ardentes qu'il a dû soutenir contre des ennemis, des rivaux, et puis la composition incessante de ses longs et nombreux ouvrages, tout cela et le progrès lent de l’âge ont affaibli peu à peu cette nature robuste et produit à la longue un affaiblissement dont les traces se montrent dans l’ensemble du personnage. J'ai vu sur ses lèvres un sourire permanent, sans motif plausible, expression béate où la pensée n'entre pour rien. Je désire sincèrement me tromper, mais Je crains que cette tête qui a fourni un si prodigieux labeur soit peu capable désormais de produire beaucoup de choses. Le grand ouvrage sur l’Empire, arrivé à son quatrième tome, doit en avoir encore quatre ou cinq. C’est bien long. Puisse l’auteur avoir le temps et la force de le ter-

miner.

344 JOURNAL DU D' P. MÉNIÈRE

5 novembre 1857.

Un pouvoir politique assez fort pour absorber tout, pour conduire tout, pour vouloir et savoir se faire obéir, excite nécessairement dans certains esprits des tempêtes furieuses. Ceux qui ont eu leur part de la puissance déchue, qui ont gouverné, n'importe à quel titre, supportent avec impatience cette souveraineté nouvelle qui les réduit au silence, qui les efface complètement. De là des haines comprimées, qui n’éclatent qu'en petit comité, et se résolvent en public en épigrammes plus ou moins acérées. Pendant le règne de Napoléon IF, le faubourg Saint-Germain criblait de malices le héros parvenu, et celui-ci se vengeait en attirant peu à peu à sa cour un certain nombre de nobles qui cédaient au charme de la puissance et de la gloire. Notez que ia supériorité intellectuelle de l’empereur était incontestable et que les gentilshommes les plus entichés de leur naissance ne savaient pas toujours résister aux avances du soldat couronné. Aujourd’hui, l’on voit s'opérer une manœuvre à peu près semblable, mais laissons cela.

Li rAa*7 Q me : 7 novembre 1857.

M. Villemain est toujours pétillant d'esprit, et de l'esprit le plus fin, le plus piquant. Sa bouche éternellement contractée, pincée, affecte un certain 7ic/us sarcastique annonçant très bien l’épigramme à pointe acérée, mais, quand il ne pique pas, il plaisante avec une grâce infinie. Il touche avec un entrain merveilleux les sujets légers et badine mieux que personne; il a une présence d'esprit, une sûreté de mémoire incomparables.

Rencontrant M. Saint-Marc-Girardin, il lui demande s'il est toujours à la campagne, et, sur sa réponse affrmative, il dit : «Oubliez-vous donc que Ci-

M. VÉVEEMAIN = Cr DE SWETCHINE" 545

céron, écrivant à l’un de ses amis, lui donne ce conseil : Urbem cole! Cultivez la ville, c'est-à-dire restez à Rome.» M. Saint-Marc-Girardin, avec un grand sangfroid, réplique : « Je ferai cela quand vous m’aurez dit la date de cette épiître.» Alors, M. Villemain s’écrie en riant : «Hélas! c'était avant le règne d’Auguste!» Il y a là une grosse malice à l'adresse de l’empereur. Ces deux messieurs sont ultra-universitaires; 1ls détestent un pouvoir qui à Ôté le ministère à l’un, qui a empêché l’autre d'y arriver. Auguste était devenu le maître de Rome, les républicains comme Cicéron et ces messieurs ne pouvaient vivre à Rome, où l’empereur les tenait dans l’ombre. Aussi nos deux académiciens, après le trait et la riposte, se sont-ils séparés en riant.

Il est mort tout récemment à Paris une grande dame russe, la comtesse de Swetchine, dont les mérites personnels et les vertus charitables étaient dignes des plus grands éloges. Appartenant par sa naissance au schisme grec, elle fut convertie à la religion catholique romaine par les soins de M. le comte de Maistre. Cette conversion fit du bruit dans le temps. La dame vint habiter la France, Paris, vers 1816, et, depuis cette époque, elle y a tenu un rang distingué autant par son esprit que par son inépuisable bienfaisance. I] y avait sous le roi Louis-Philippe des malheureux qu’on désignait sous le nom de pauvres de la reine, et Mme de Swetchine avait reçu le beau titre de la reine des pauvres. Elle est morte fort âgée, éprouvée longtemps par des infirmités graves qui n’ont Jamais lassé sa patience.

Cette dame a conservé pendant bien des années des relations très suivies avec M. de Maistre. Elle avait un grand nombre de lettres de ce personnage singulier, si paradoxal, si piquant, si intolérant, plus dévot que le pape, et voulant rétablir la prééminence de la cour de

346 JOURNAL DU D" P. MÉNIÈRE

Rome sur toutes les autres. M. de Maistre est, dit-on, tout entier dans cette correspondance, et l'on pourra apprécier la trempe de cet esprit exclusif autant qu'éminent en lisant ce recueil dont la publication est remise aux soins de M. de Falloux. Ce docte personnage était fort lié avec Mme de Swetchine.

Il y a, dans la vie de Pie V publiée par M. de Falloux, des passages très violents contre ce que l'on nomme les libertés gallicanes, les quatre propositions de Bossuet, et l'on a cru que M. de Falloux, en écrivant ces passages, subissait l'influence de la noble dame russe, dernier écho de M. de Maistre. Lors de la publication de ce livre, M. le chancelier Pasquier demanda à M. Briffault, de l'Académie, fort lié avec Mme de Swetchine et avec M. de Falloux, comment 1l avait pu laisser passer ces phrases si étranges et si fort opposées à la doctrine de nos plus doctes prélats français. M. Briffault répondit en baissant la tête : «Que voulez-vous? Je n'ai rien pu obtenir! Il obéissait à plus fort que moi et que lui-même!» Un Jour, un grand légitimiste absolutiste, etc., se laissait aller en présence de M. le chancelier à des mouvements fort vifs contre les libertés de l'Eglise gallicane; il y voyait une hérésie, un schisme, et fulminait des anathèmes contre Bossuet et l'orgueil de nos anciens évêques. « Aimez-vous Henri IV?» lui demanda M. Pasquier. «Oui, certes,» répliqua l'autre, et là-dessus il entonne le chant triomphal du Béarnais, etc. «Eh bien, mon cher duc, sans les libertés gallicanes, vous n'auriez pas eu pour roi de France cet excellent prince que vous admirez. La France serait devenue une annexe de l'Espagne, nous ne serions plus les fils ainés de l'Eglise, car Rome avait pris parti contre le Béarnais, et il a fallu que l'Eglise française désobéit formellement au Saint-Siège. Vous voyez que ces pauvres libertés ont du bon.»

M. de Maistre était allé en Russie tout simplement

FR ÿ

Page 1