COMTE DE MAISTRE
pour convertir l'empereur Alexandre et ramener cette puissante nation dans le giron du pape. Il n’a pas du tout réussi. Alexandre subissait l’influence de Mme de Krudner; son mysticisme profitait à sa politique. Il voulait posséder à la fois l’âme et le corps de ses sujets comme la reine Victoria possède les Anglais, comme le roi de Prusse veut temir ses Prussiens. On voit que, dans les mains de ces souverains, l'élément religieux n'est rien autre chose qu'une machine de gouvernement.
Le comte de Maistre avait publié plusieurs ouvrages qui assuraient sa réputation. Dans une circonstance grave, l’empereur Napoléon envoya un ambassadeur à Saint-Pétersbourg (M. le duc de Rovigo), et, entre autres recommandations, il reçut celle de se montrer poli et bienveillant pour M. de Maistre. L’ambassadeur avait généralement assez peu de mesure, il inclinait aux extrêmes; aussi se conduisit-il avec l'écrivain 1llustre de manière à lui donner des idées peu exactes sur les sentiments de l’empereur à son égard. Il en résulta qu'un beau jour M. de Maistre, las de vivre en Russie, n'obtenant pas la conversion en masse de la nation, se décida à revenir au Piémont, son pays natal, mais il prit le plus long, débarqua au Havre et passa par Paris. Il croyait que tout le monde allait se porter sur ses pas, mais il n'en fut rien, et, après une ou deux semaines de séjour, vexé de son obscurité, il s’en alla dans son pays, où on lui donna une place très élevée dans la magistrature, sans doute, mais qui ne lui convenait pas du tout. Il vécut encore quelques années et mourut, emportant peut-être au fond du cœur une haine amère pour le monde qui n'avait pas su l’apprécier. Grand exemple d'un orgueil jaloux, d’une passion de gloire, de renommée non satisfaite, et qui a probablement empoisonné les dernières années d’une vie exceptionnelle. Il faut toujours en revenir à dire : heureux les pauvres d'esprit!