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M. MÉRIMÉE — M. DE HUMBOLDT

chez M. de Quatremère pour obtenir de revoir son manuscrit, mais impossible; le trésor est enfermé, rien ne peut l’arracher à sa prison, et il fallut bien des 1instances, bien des démarches pour que le nouvel harpagon littéraire permît au donateur de copier sur place les quelques lignes dont il avait besoin. Il y a chez les savants des manies de ce genre, qui sont à peine croyables et que l’on estimerait incompatibles avec le bon sens ordinaire.

M. Mérimée, je l’ai déjà remarqué, a toujours une petite histoire à raconter dès son entrée dans un salon. Il a régalé M. Pasquier de celle-ci : « Aujourd’hui, en entrant à l'Académie, j'ai trouvé Pingard qui m’a dit : « Monsieur Mérimée, j'ai le désir de vous communiquer «une nouvelle qui m'intéresse personnellement, et je «veux que vous la teniez de moi et non pas de la voix «publique. Sur la recommandation de M. le baron de «Humboldt, S. M. le roi de Prusse a daigné me décorer «de son ordre de l’Aigle rouge.»

Le chancelier a ri aux éclats, tout le salon en a fait autant. Il faut savoir que le susdit Pingard est le secrétaire de l’Institut, une sorte de maître des cérémonies, le chef des huissiers, fort honnête homme, un peu gros, un peu glorieux et qui s’est si bien identifié avec l'Institut qu'il doit être très convaincu que les cinq académies ne marcheraient pas sans lui. C’est le factotum de la maison, c'est lui qui conduit les dames aux places réservées, lors des cérémonies publiques; il a son habit à la française, jabot et manchettes de dentelles, une épée enfin; il est très aimé et considéré de tout le monde, bien qu'on le raille un peu.

Ces messieurs sont enchantés de la gracieuseté de M. de Humboldt. On a pris occasion du ruban de Pingard pour parler de ce savant, qui ne néglige rien, qui veut que l'on parle de lui et qui, à quatre-vingt-sept ans, montre une vitalité des plus étonnantes. Le roi de

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Prusse a pour M. de Humboldt un culte tout filial. Un monsieur nous raconta que, lors d’une grande représentation au théâtre de la cour, à Berlin, M. de Humboldt, en costume de chambellan, se tenait debout dans la loge royale, suivant les devoirs de sa charge. Le roi le fit vainement inviter à s'asseoir, ce savant ne voulait pas, et le roi, se levant, vint prendre M. de Humboldt et le contraignit de s'asseoir dans un fauteuil placé près de lui. En dépit de l'étiquette, des applaudissements unanimes retentirent dans la salle après cette petite scène qui honore également les deux acteurs. Mais le roi de Prusse est très gravement malade, il a une lésion cérébrale, et sil meurt prochainement, comme cela est fort à craindre, ce sera un grand coup pour M. de Humboldt. Le roi de Prusse n'est pas vieux, il n’a jamais beaucoup travaillé, et l’on ne voit pas ce qui a pu user si vite une constitution robuste.

La fameuse question du sommeil a été agitée, et, là-dessus, chacun a dit son péché mignon et son système. M. le chancelier dormait beaucoup jadis. La vieillesse, à vrai dire, a changé quelque chose à son récime sous ce rapport; 1l dort sensiblement moins aujourd'hui, se réveille souvent, se lève même, et cependant il compte cinq ou six heures de bon sommeil. M. Mérimée est le roi des paresseux. Il se lève le plus tard possible et ne comprend pas l'inquiétude d’esprit et de corps de ceux qui sont toujours sur pied. M. Cousin est toujours levé à sept heures; il travaille le matin. Il à un jeune secrétaire qui écrit sous sa dictée, pendant qu'il se promène de long en large dans son vaste cabinet. Un de ces messieurs, grand partisan des longs sommeils, me dit en matière de confidence : «Je n'ai Jamais pu avoir bonne opinion des gens qui dorment mal. Croyez-vous qu'ils aient la conscience tranquille?» En homme qui fait de bonnes nuits, j'ai abondé dans ce sens et nous avons dit bien du mal de

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