RÉVOLUTION DE
faits et gestes des héros de nos cinquante ans de révolutions. Je suis convaincu que la plupart des affaires marchent d’elles-mêmes, par une sorte d'évolution obligée. DE
J'ai un ami qui s’est trouvé par hasard mêlé aux affaires de la révolution de 48 et qui a vu de très près certains personnages importants de la République. Si cet homme, qui a de l'esprit, de la sagacité, avait eu la pensée de se constituer historien de cette crise politique, de se faire anecdotier bénévole des journées carnavalesques où le parti républicain battait les murailles comme un homme ivre, il eût pu, mieux que personne, nous peindre au vif ces héros improvisés qui ont fourni un si bel exemple d'incapacité politique. Mais songet-on Jamais à ces choses, et ne se laisse-t-on pas entrainer au torrent des idées ambitieuses qui germent alors dans toutes les têtes? Ainsi se perdent les meilleures occasions de raconter ces étranges comédies, de faire des portraits ressemblants, de laisser à la postérité l’image vraie de ces fous qui visaient au sublime et n'atteignaient le plus souvent que le ridicule.
Donc, mon homme, qui bornait ses destins à être un bon pharmacien, laissa un peu la drogue pour étudier la botanique, où 1l se montra plein de zèle et de capacité. Ses succès lui firent entrevoir un nouvel horizon : il voulut devenir un savant. Mais il avait en outre, au fond du cœur, un certain feu qui le poussait et plus loin et plus haut. Lié avec des hommes pour qui la politique était tout, 11 s’habitua à ces aspirations lointaines pour lesquelles 1l ne semblait pas fait, il devint membre de certaines sociétés où l’on s'exerçait à la discussion des affaires publiques, où l’on s’essayait au rôle d’orateur. C'était l’antichambre du palais législatif : on suivait ardemment une sorte de noviciat de tribune, on pérorait sur toutes choses, se préparant ainsi
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à la députation, le paradis terrestre des avocats et de tous les hommes amoureux de la parole. Sur ces entrefaites, la tempête était voisine, l'orage grondait sur nos têtes, et le mois de février 1848 se levait à l’horizon. Les gardes nationaux voulaient se montrer; 1ls étaient à leur poste, pleins d’orgueil, se croyant une puissance, et l'événement a prouvé qu'ils ne savaient que nuire. Quoi qu'il en soit, mon homme était de sa légion un simple soldat, mais prêt à faire le colonel au besoin et à la piste de toute occasion de se montrer.
Or, la République était proclamée à l’'Hôtel-de-Ville tandis qu’on la proclamait au Palais-Bourbon. Deux pouvoirs rivaux allaient peut-être lutter, ensanglanter la ville. Lorsque les membres du gouvernement provisoire nommés par la Chambre vinrent à l’Hôtel-de- Ville pour fonctionner régulièrement, 1l y eut un singulier conflit, dont je n'ai pas le procès-verbal, et c'est regrettable, car là est le vrai point de départ de tout ce qui s'est fait plus tard. Louis Blanc, Albert et Flocon, les premiers du parti démocratique, ne devaient pas céder facilement aux membres de la législature le poste où ils s'étaient installés, et cependant 1l leur fallut s’effacer un peu devant les hommes plus considérables qui réclamaient les premières places. lis s'accommodèrent assez mal des secondes, saisissant toutes les occasions d’agir de leur chef, dédaignant les ordres venus de plus haut, intervenant directement dans les affaires les plus graves, envoyant au Monieur des décisions prises en leur privé nom; ce qui, bientôt, donna lieu à une mesure indispensable. Le Journal officiel eut l’ordre de ne rien publier sans l’ensemble des signatures des membres du gouvernement provisoire. Mais, au milieu du tumulte qui suivit l’arrivée des fonctionnaires désignés par la Chambre, M. de Lamartine, voulant expédier quelques affaires urgentes, chercha dans son bruyant entourage un
homme de bonne volonté et capable d'écrire sous sa dictée. Mon ami se trouvait là, tout porté, ardent à la besogne, heureux de saisir une aussi belle occasion, et le voilà aussitôt installé secrétaire particulier du grand poète. À partir de ce moment et pendant toute la durée de ce bizarre gouvernement de cent jours, le nouveau fonctionnaire ne quitta plus M. de Lamartine, il le suivit dans toutes les phases de sa prodigieuse existence politique, à l’'Hôtel-de-Ville comme au ministère des affaires étrangères, au Luxembourg, partout enfin, et les circonstances si graves qui survinrent établirent entre eux une liaison des plus intimes. Personne n'a vécu plus près du grand homme que mon ami, personne ne sait mieux ce qu'il a fait, ce qu'il a dit, ce qu'il a écrit, et personne ne pourrait faire une histoire plus vraie et plus piquante de ce temps de gloire et de folie.
Malheureusement, cette histoire n’a pas été écrite, elle passe sous mes yeux à l'état de fragments, la conversation en amène des lambeaux que je saisis au passage, que Je recueille avec plaisir, mais qui n’ont pas le mérite d'offrir une suite régulière. Je crois bien en avoir déjà cité quelques morceaux, et cela même me fait craindre des redites, mais, ma foi, tant ps.
Pendant que le gouvernement provisoire siégeait à l'Hôtel-de-Ville, il était sans cesse envahi par des députations de toutes couleurs qui venaient offrir leur adhésion à la République. Beaucoup ne se contentaient pas de ces démonstrations patriotiques. Les unes apportaient des vœux, des espérances, des conseils; d’autres proféraient des menaces. Tout le monde voulait gouverner, une incroyable folie fermentait dans les têtes; les citoyens pâtissiers et les citoyens cordonniers avaient des idées sublimes; la démagogie bouillonnait au cœur de ces républicains de naissance, et les dépositaires du pouvoir, assaillis de toutes parts, ne savaient à qui entendre, où donner de la tête. Ces sa-
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turnales politiques auraient tout envahi, tout bouleversé, sans l’admirable sang-froid de M. de Lamartine. Cent fois par jour, il lui fallait prendre la parole, monter sur une chaise, sur une table, haranguer la foule, dominer les formidables murmures de ces héros en guenilles qui, sous prétexte de civisme, remplissaient l’Hôtel-de-Ville et la place de Grève de leurs troupes pressées.
Voici un fait qui montre quelles ressources savait trouver le grand poète :
Un immense concours de peuple arrive devant l’'Hôtel-de-Ville. C’est la corporation des citoyens tailleurs, ramas indigeste de nationalités diverses : Allemands, Polonais, Savoyards, etc. Les délégués sont introduits dans la grande salle où siégeait le gouvernement provisoire. Un orateur, choisi parmi les plus bavards, fait un discours menaçant : il demande l’organisation du travail, le partage des salaires, la fin du orand scandale de l’exploitation de l’homme par l’homme et autres billevesées démagogiques en grande faveur dans l’école de Louis Blanc. La parole de cet énergumène était violente, on sentait la menace sous ses précautions oratoires. Les membres du gouvernement provisoire étaient fort embarrassés, lorsque M. de Lamartine se lève, fait de grands compliments au délégué, lui dit que rien n’est plus juste, mais que, le conseil étant occupé d’une foule d’affaires urgentes, il le prie de s'asseoir à une table voisine, de rédiger un projet de décret sur lequel on délibérera prochainement. Notre individu se trouve pris au piège, il balbutie, 1l se retire tout doucement et disparaît bientôt.
Les femmes, dans ces temps de désordre, prirent une part très active à ces folies dangereuses : il y eut des députations de piqueuses de bottines, de giletières, de couturières... et l’on a vu défiler, bannières en tête, de longues processions de femmes affublées des plus
LAMARTINE —; M. DE RAMBUTEAU on 7
bizarres costumes. Un de ces longs cortèges arrive, hurlant, place de Grève, et les meneuses sont introduites dans la salle des délibérations. Le chef de cette troupe en Jupons fait son discours, formule des vœux, donne des conseils. M. de Lamartine répond, et sa parole charmante obtient un tel succès auprès des déléguées que l’une d'elles, grande diablesse aux allures masculines, dans un transport d’admiration, s'approche du poète et sollicite l’honneur de lui donner une accolade fraternelle. M. de Lamartine, sans se déconcerter, réplique : « Citoyenne, entre hommes, on se donne la main!»
M. le comte de Rambuteau, ancien préfet de la Seine, grand propriétaire du Mâconnais, avait à l’Hôtel-de- Ville une magnifique collection des meilleurs: vins de Bourgogne. Son sommelier, vieux senviteur fort attaché à son maître et très intelligent, ne quitta pas son poste. Quand éclatèrent les tempêtes républicaines, 1l se hâta de placer au-devant des cases si bien garnies de vins excellents des rayons sur lesquels il entassa des vins ordinaires, et bien lui en prit, car nos héros de pa: triotisme étaient loin de professer, en matière d’aliments, les principes spartiates; l’eau claire et le brouet noir ne leur plaisaient guère. Il se rencontra un chaud patriote cherchant pâture ou plutôt un poste à occuper, et ce fut le célèbre X... qui se présenta. On lui donna le titre de maître d'hôtel de l’'Hôtel-de-Ville. Il fut chargé de nourrir et de désaltérer les patriotes en travail d’un gouvernement nouveau. Il n’y entendait rien. Aussi un grave conflit ne tarda pas à s'élever entre le nouveau fonctionnaire et l’ancien, celui qui, M. de Rambuteau parti, n'avait pas cru devoir abandonner la maison. M. de Lamartine dut intervenir dans ces détails de ménage; il délimita les attributions, et bientôt, pour se débarrasser de cet intrus, il le nomma gouverneur du Luxembourg. Il y avait assez peu d’analogie entre ces diverses fonctions, mais un républicain, en
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ce temps-là, était bon à tout, c'est-à-dire à rien, et la plupart l'ont surabondamment prouvé.
Aux premiers temps du gouvernement provisoire, les décrets de ces messieurs étaient lus et proclamés sur les marches de la grande porte de l’'Hôtel-de-Ville. La place était toujours remplie, la foule ardente ne se gênait pas pour exprimer son opinion sur les actes de l'autorité, et, dans la foule, beaucoup d'individus armés de fusils couchaient en joue l'employé chargé de faire cette proclamation. Mon ami, que ses fonctions de secrétaire de M. de Lamartine avaient mis en évidence, fut plusieurs fois sur le point d’être tué par les démocrates qui trouvaient le pouvoir lent à promulguer des réformes radicales. Dans ces instants critiques, la présence de M. de Lamartine suffisait presque toujours pour amener le calme; sa parole était si sympathique, si brillante, il savait si bien faire vibrer les sentiments de cette tourbe avinée ou furieuse, qu'il obtenait des applaudissements enthousiastes. Tout historien de 1848 qui voudra être Juste reconnaîtra que cet homme si calomnié a, du moins en ces circonstances, bien mérité du pays, et que sa présence d'esprit nous a sauvés de dangers terribles.
Si, de l'Hôtel-de-Ville, nous passons au boulevard des Capucines, au mimistère des affaires étrangères, nous retrouverons encore notre grand poète aux prises avec des embarras inextricables pour tout autre que lui. Mon ami avait suivi le ministre et continuait de vivre
dans son intimité la plus grande. Il ne le quittait ni
Jour ni nuit, connaissait tous les secrets de sa politique, assistait à tous ses actes et écrivait sous sa dictée. Personne ne serait mieux que lui capable de peindre le grand homme dans ce rude labeur d’un enfantement patriotique, de montrer cette grande intelligence s’agitant victorieuse au milieu de mille empêchements qui venaient l’assaillir. Je ne désespère pas de recueillir de
sa bouche assez de renseignements pour jeter quelque lumière sur un des faits contemporains les plus intéressants. ee
Lorsque la Renommée eut prêté toutes ses trompettes au grand écrivain, quand de toutes parts on s’apprêtait à le nommer président de la république, quand plusieurs millions de suffrages indiquaient un triomphe prochain, le héros de la popularité n’en devint pas plus fier, c'était impossible, mais il ne perdit pas non plus ce qu'il avait dans l'esprit de romanesque et de chimérique. Le positif ne l’envahit Jamais, il resta dans ses nuages, dans ses illusions; 1l se laissa adorer sans descendre de son Olympe, et les faibles mortelles qu'attirait l'éclat de sa gloire le sollicitèrent vainement d’abaisser un regard jusqu'à elles. Il se passa alors des choses étranges. Le dévergondage des esprits envahit les cœurs; 1l n’y eut plus dans la société française de règle, de mesure, de frein; les plus tristes aberrations d’esprits malades se firent jour sans scrupule, et mon ami, le secrétaire intime du grand homme, put recueillir, par milliers, des lettres passionnées, adressées de toutes parts à celui qui semblait devoir bientôt gouverner la France. On s'étonne volontiers des fautes de ceux qui sont à la tête des nations, on voudrait que leur conduite fût à l’abri de tout reproche, que leurs mœurs restassent pures, et l’on ne tient pas compte des tentations qui les entourent. La vertu n’est facile que pour ceux qui n'ont pas à lutter contre l’occasion offerte de faillir. Les puissants de la terre sont l’objet des attaques incessantes d’un monde ardent à la poursuite de l’or et du pouvoir; chacun veut profiter des faiblesses d’un roi, d’un empereur, d’un ministre; quiconque est haut placé par son talent, par sa fortuné, voit naître sous ses pas les tentations de toutes sortes, et 1l faudrait un cœur revêtu d’un triple acier pour résister aux traits qu’on lui lance de toutes parts. M. de
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Lamartine n’est pas plus continent que Scipion, et cependant il se tint, dit-on, soigneusement à l'abri de ces appels si tentants. Je suis porté à lui en faire un grand mérite, car il est difficile de résister aux entrainements de la vanité, surtout en France.
On pourrait, à l’aide de renseignements très positifs, tracer une histoire piquante de ces folies coupables. Il reste, je le sais, des documents très authentiques sur ce chapitre réservé, mais j'espère que l’on aura la discrétion de les laisser dans l’ombre. On ne gagnerait rien à les publier.
Les fronts n'’apprennent pas facilement à rougir dans certaines régions d’un monde aventureux. Salomon vit arriver près de son trône une femme que sa renommée avait séduite. Napoléon I” dut résister à des avances formelles de la part d’une dame qui avait plus de génie que de pudeur. Pourquoi M. de Lamartine n'aurait-il pas aussi été l’objet de tentatives semblables ?
4 décembre 1857.
Lundi dernier, après le diner chez le chancelier, où, entre autres convives, figurait M. Cousin, un colloque très vif s'était établi entre ce célèbre écrivain et je ne sais quel autre personnage. Il s'agissait des prochaines élections à l’Académie française. M. Cousin dit assez haut : «J'ai mon candidat!» M. Pasquier, qui causait non loin de là, entendit la voix claire de M. Cousin, et s’approchant aussitôt, il lui demanda quel était ce candidat. «C’est le Père Lacordaire,» répondit le philosophe. Là-dessus, le chancelier, frappant le parquet de sa canne, lâche une bordée de son éloquence la plus vive, tire à boulets rouges sur M. Cousin et lui reproche ses éternelles dissidences, ses vues indisciplinées, sa folie de choix hétéroclites. « Vous, le roi des phi-