‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 129 sur 170 · M. VILLEMAIN — M. E. AUGIER · texte numérisé non relu

M. VILLEMAIN — M. E. AUGIER

venance. Le gouvernement de l’empereur a eu le bon esprit de ne pas se priver des services d’un homme de ce talent et de cette expérience.

Tout récemment, M. de Lamartine, dans son Cours familier de littérature, a fait un article sur Béranger. Il prête à ce poète défunt des opinions étranges sur la nécessité de la dictature en France, et cet article a été relevé avec vigueur par M. Villemain dans le dernier numéro de la Revue des Deux Mondes. Le petit écrit du célèbre secrétaire perpétuel de l’Académie (que J'ai lu) est un vrai brülot, jetant feu et flamme, tombant sur Béranger, sur Lamartine et bien plus encore sur le chef de l'Etat. Il est impossible d’être plus violent, de frapper d'’estoc et de taille avec plus de furie et en même temps de déployer plus de talent de style et de logique. À son point de vue idéal et exclusif, M. Villemain a parfaitement raison, mais il s’en faut bien que les choses en pratique cadrent avec les données d’une thèse philosophique. On a parlé de cet article si véhément, et, comme toujours, les opinions ont été fort partagées. M. Cousin, qui est rarement de l’avis de tout le monde, a trouvé que son collègue n’était pas dans le vrai, qu'il oubliait un peu trop que, tout récemment, 1l était aux genoux du célèbre chansonnier, etc. Il y a toujours un peu de rivalité d'esprit entre ces deux personnages et ce nest pas la première fois que Je m'en aperçois.

Pendant que j'y pense, je veux consigner ici un fait singulier. Mme Simart, veuve de ce sculpteur si malheureusement tuéen descendant de voiture, cette femme si belle, si charmante, vient d’entrer dans une maison de religion. Elle s’est faite hospitalière, Je ne sais dans quel ordre, afin, dit-on, de racheter l’âme de son mari, mort sans absolution. Le fait m'a été raconté hier par une personne très digne de foi.

M. Emile Augier a la voix grave, sonore, et comme je lui en faisais compliment, en vue de son discours à

364 JOURNAL DU D' P. MÉNIÈRE

l'Académie, il m'a dit qu'après un quart d'heure de lecture il serait le seul à s'entendre. Je parle en dedans, m'a-t1l dit, et c'est un grand inconvémient dans ces circonstances. Son discours sera long, mais 1l espère pouvoir en élaguer beaucoup de choses quand M. Lebrun l’aura lu. Au reste, a-t-1l ajouté, je suis bien persuadé que mon travail doit être un panégyrique. On ne peut critiquer en pareil cas. Buffon, dans son discours de réception, n’a pas prononcé une seule fois le nom de son prédécesseur. Voltaire n’est entré à l’Académie qu'après sept ou huit tentatives; 1l s’appliqua le vers :

Et j'avais cinquante ans quand cela m'arriva.

Lors de son élection, M. Augier a eu 10 voix contre 18, données à M. de Laprade. Victor Hugo est en exil; Je ne sais quel autre était malade; l’assemblée était donc au complet. M. Guizot, qui vota pour Augier, dit : «C'est le candidat du plaisir.» M. Viennet, qui soutenait vivement la candidature d’Augier, disait devant lui et en présence de plusieurs de ses collègues : «Il est jeune, nommons-le, afin qu’on puisse dire qu'il y a encore à l’Académie un amoureux!» «Alors, nous serons deux,» réplique vivement Augier en serrant la main de M. Viennet. «Oh! pour moi, j'y ai renoncé depuis l’an passé!»

— Une grande artiste, qui avait une grande antipathie pour une de ses rivales heureuses, disait, en parlant de Mme Alboni : «C’est un hippopotame qui a avalé un rossignol !»

5 janvier 1858.

M. le chancelier Pasquier me disait :

«En 1812, lors de la conspiration de Mallet, j'étais préfet de police, et je fus bel et bien fait prisonnier.

Page 1