‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 13 sur 170 · BIOGRAPHIE XXI · texte numérisé non relu

BIOGRAPHIE XXI

que l'expression symptomatique de la lésion d’un appareil spécial, compatible avec la conservation de la santé générale, et, en effet” beaucoup de malades, après avoir été en proie à des crises de ce genre, pendant des mois et des années, les avaient vues peu à peu disparaître. C'est alors que se mamifestait un autre ordre de symptômes : les bruits persistaient avec une opiniâtreté remarquable, l’ouie s’affaiblissait de plus en plus, et je pouvais constater son abolition complète dans des cas où l'oreille n'avait été le siège d'aucune douleur.» Une autopsie faite par Ménière permit de localiser le siège du mal : 1l trouva une exsudation sanguine dans les canaux demi-circu- Jaires. C'est dire qu'il s’agit là d’une affection tou- Jours grave et qui, tout en laissant une porte ménagée vers la guérison, n’y aboutit d'ordinaire que rarement, ce qui la distingue du simple état vertigineux où le même accompagnement de symptômes (bruits, troubles de l'équilibre, vomissements, surdité) ressortit à des altérations diverses de l'oreille externe ou moyenne et, suivant son origine, rétrocède avec une rapidité variable, mais toujours plus accusée. Cet état vertigineux à reçu le nom de syndrome de Méniëre, par opposition à la lésion qui, à elle seule, figure les traits de la maladie de Ménière vraie.

Nonobstant ce labeur ininterrompu et payé de tels succès, Ménière ne put forcer les portes de l’Académie de médecine. Une première élection lui donna 21 voix contre 42 au professeur Ch. Robin; c’est le professeur Denonvilliers qui l’emporta la seconde fois, en dépit de la promesse faite à Ménière qu'il serait nommé. À la troisième élection, la réussite ne semblait plus douteuse, lorsque l’imprévu d’une candidature politique se jeta à la traverse : Vernois, médecin des Tuileries, se présenta appuyé par le château.

Les 21 voix que Ménière avait obtenues à la première élection et qu’il conserva dans la seconde lui restèrent fidèles dans cette troisième partie, quil perdit en joueur abusé par ses partenaires; ses atouts, J'entends le mérite de son œuvre, étaient soudain dépouillés de leur valeur et n’entraient plus en compte. Le déni de justice était évident. Ménière le souffrit en silence. Par égard pour l'avenir de son fils et afin de lui éviter des ennuis à la Faculté, ïl se tut et ne divulgua pas le dessous des cartes : un professeur membre de l'Académie, jadis son ami, qui avait sourdement manœuvré contre lui, l’avait endormi par un rapport faux, usant d’un gros mensonge pour capter sa conflance.

Seulement la coupe était pleine. Il n’y toucha plus. A sa famille, à ses amis, à ses fonctions, 1l consacra le temps qui lui restait à vivre. Il mourut le 7 février 1862, d’une pneumonie grippale :quarante-huit heures avant sa mort, il avait encore dicté une lettre, inquiète il est vrai, mais où le tour enjoué n'avait pas perdu ses droits, à son vieux camarade et compatriote le D’ Lachèse d'Angers.

Aujourd'hui que la tombe pèse sur Ménière et que sa plume s’est arrêtée de courir de son allure déliée et légère, 11 semble que ce n’est pas lui seul qui nous manque : avec lui a été frappée toute une race d’esprits dont les représentants se font de plus en plus rares. Ceux qui, à côté du temps réservé aux devoirs professionnels, ménageaient une place aux travaux libres de l'esprit, au goût des belles-lettres, à cette flamme intérieure qui allume l’admiration en présence d'un œuvre d'art, ils peuvent se compter; à travers la cohue contemporaine, c’est en vain qu'ils se font signe et échangent l'appel de leurs sympathies; le flot gronde tout autour d'eux; leur voix se perd dans le bruit des eaux. Isolés, ils le demeurent sans espoir

BIOGRAPHIE XXLII

d’'écho, et l’un de ceux qui eût répondu à leur besoin de vie intellectuelle avec le plus d’entrain, d’abondance, de vivacité amusée et Toujours Jeune, celui-là nest plus. À lire les Mémoires qui font l'objet de ce volume, le lecteur mesurera l'étendue de la perte.

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