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MÉMOIRES ANECDOTIQUES SUR LES SALONS DU SECOND EMPIRE

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PROSPER MÉNIÈRE

22 mai 1851,

Talleyrand est né en 1754. Je ne l'ai jamais vu qu'une fois à l’Académie française, le jour de la réception de M. Royer-Collard. Il était petit, gros de poitrine, la tête un peu enfoncée entre les épaules, ou plutôt le col court, roide, bien enveloppé de cravate, la grande perruque en arrière et faisant paraître la tête et le tronc tout d’une pièce. Le visage m'a paru sans expression, masque habitué à l’immobilité, face blème, sans relief, sans vie; on eût dit que l’âme se tenait loin de là dans quelque asile impénétrable.

J'ai beaucoup entendu parler dé son esprit. On lui a prêté, je crois, un grand nombre de mots que le public mettait sur son compte. On ne prête qu'aux riches, disait le Prince, et moi je dis : on ne vole que les riches. Or, le public a plus d'esprit que M. de Talleyrand, plus d'esprit que Voltaire; ces hommes-là empruntent à tout le monde, ils se constituent les représentants de la foule, 1ls accaparent l'esprit de chacun pour se l’approprier. Cependant il y a des mots appartenant en propre à ce prince des diplomates. Celui-ci, par exemple : «Défez-vous de votre premier mouvement, parce qu'il est bon.» Ceci est aussi affreux que

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profond. On a publié des volumes de mots de ce genre, qui indiquent bien le mépris de l'espèce humaine, l'époisme, le calcul à la place de l'impulsion naïve et honnête.

M. Mignet nous en a rapporté un assez piquant. M. de Talleyrand avait fréquenté le café Procope dans le temps de sa splendeur, lorsque Diderot, Marmontel, Laharpe et tant d’autres préparaient la Révolution de 1780. M. de Talleyrand, parlant de cette réunion si brillante, disait : « Tout le monde s’empressait de jeter de l'esprit, personne ne songeait à le ramasser.»

En somme, ce Prince des ambassadeurs était l’homme le plus poli de France; il avait véritablement les manières d'un grand seigneur. Il savait s’entourer d'hommes d'esprit; 1l les aimait, les stimulait; 1l vivait au milieu d'un cercle où l’on remuait les idées, où la pensée très piquante, audacieuse, était bien accueillie;

est-il donc étonnant que, dans cette atmosphère excitante, 1l ait pu marquer sa place et briller aux yeux de tous ? Il a contribué pour beaucoup au mouvement politique de son siècle, 1l a été une des causes les plus actives de la chute du gouvernement qu'il a servi, il a porté malheur à tout ce qu’il a touché. Il semble que la lutte était permanente entre le bien et lui, entre Satan dont il était l’émissaire et Dieu. M. Brifaut, de l'Académie française, a terminé l’autre jour ce parallèle en disant : «Là-bas, en effet, quand le Prince est arrivé, le diable lui a dit : « Mon cher, je vous remercie, mais avouez que vous avez dépassé vos instructons !»

Quelle que soit l’opinion des particuliers sur le compte de ce personnage, le public conservera de lui une idée de puissance malfaisante, d'égoiïsme et de per-. fidie. M. de Chateaubriand, dans ses Mémoires d'outrelombe, a consacré quelques pages terribles à ce diplomate; on les dirait écrites avec un fer rouge; jamais

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