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LE DUÜUC'DE MALAKOFF

expert, elle visite tout ce qui en vaut la peine. Elle a voulu voir un grand nombre de personnages distinoués, hommes de lettres, savants, artistes, et elle se plaint de ce que la cour actuelle avec les personnages officiels est fort peu riche en célébrités. C'est une femme encore jeune, robuste; elle est mariée à un homme qui, sur le trône, vit comme un goujat; aussi ne jouit-il d'aucune considération à la Haye, tandis que la reine est entourée de respects. Voilà ma petite récolte d'hier soir.

Quand le duc de Malakoff a été nommé à l’ambassade de Londres, il a dit à l'empereur : « Vous voulez m'envoyer en Angleterre, je le veux bien, mais je crois devoir prévenir Votre Majesté que si je rencontre quelques-uns des membres de la famille d'Orléans, je ne faillirai pas au sentiment de reconnaissance que Je leur dois. — Soit,» dit l'empereur.

En effet, il y a huit ou dix jours, le maréchal sortait de son hôtel, en voiture, en assez grand appareil; un équipage passa près du sien, et les personnes qui étaient dans cette voiture, apercevant les uniformes français, saluèrent aussitôt. Le duc demanda qui saluait ainsi; on lui dit que c'étaient M. Bocher et le duc d'Aumale. Le maréchal ordonna à son cocher de hâter le pas, et quand les deux équipages se trouvèrent côte à côte, le maréchal se leva, salua le prince en lui demandant vivement des nouvelles de sa santé. Il y eut un échange de civilités très empressées. Le prince dit au maréchal qu'il était bien aise de le voir en Angleterre.

À quelques jours de là, un personnage anglais donna un dîner d’une dizaine de couverts, et il invita le duc d’'Aumale et le maréchal Pélissier qui se retrouvèrent dans une intimité très complète. On a fait beaucoup de commentaires sur ces entrevues. Le maréchal doit beaucoup de gratitude au prince; il a servi sous

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ses ordres, ils ont eu de ces rapports qui lient fortement les militaires, il ne faut donc y voir autre chose qu'un sentiment fort naturel.

13 juin 1858.

Je causais hier soir avec mon cher J. Janin. Balzac est venu sur le tapis, J'ai fait un éloge très vif du travail tout récent de M. Théophile Gautier sur la vie et le caractère de ce personnage. Comme J'ai connu très particulièrement le grand Balzac, j'ai pu apprécier l'œuvre du critique, et je déclare que rien de plus vrai n’a été publié sur cet écrivain. J'ai ajouté que son caractère intime avait été très finement étudié par l’auteur de la notice et que les plus grands amis de Balzac n'avaient pas pénétré plus avant dans les secrets de sx pensée. Balzac accaparait tout ce qui entrait dans son orbite, 1l avait une singulière force d'attraction, il était jaloux de ses amis et ne tolérait pas de partage. C'est aimsi que J'ai dû cesser de le voir dès qu'il a su ma liaison avec J. Janin. Chose remarquable! Ces deux hommes n’ont jamais eu entre eux la moindre relation; ils ne s’aimaient pas. Un jour, Balzac, dans un de ses élans de grand enthousiasme pour l'avenir qu'il rêvait, s'écriait : «J'aurai une fortune immense, des millions à effacer Rothschild, j'aurai un palais de marbre et d'or, je recevrai les plus nobles personnages, je donnerai des dîners somptueux, des concerts magnifiques, tout le monde viendra chez moi, Janin seul n'y viendra pas, et il en crèvera de dépit!»

Il fallait entendre Balzac développer ce thème, son imagination féconde créait des merveilles, perles et diamants ruisselaient de ses lèvres, jamais les rêves des Mille el une nuits n'avaient enfanté tant de miracles, et puis tout à coup on arrivait à une chute presque grotesque, à une pasquinade, et l’on riait aux

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éclats. Il est à noter que J. Janin a toujours fait le plus grand éloge du romancier; mais comme les œuvres dramatiques de Balzac n’ont jamais eu que peu de succès, il s’en est pris au critique du /ournal des Débats, et de là des rancunes interminables.

29 septembre 1858.

M. le chancelier est de retour à Paris depuis huit jours. Vendredi dernier, il est venu chez moi aux Sourds-Muets. Comme je lui racontais une de mes dernières excursions, 1l compléta mon récit par quelques notes très intéressantes.

— Breteuil? Il y avait là une forêt qui a servi à payer à M. Laffitte la grande part prise à la révolution de Juillet. Le roi Louis-Philippe ne pouvait se dispenser d'acheter ce gros morceau pour remettre à flot le banquier libéral. — Verneuil? Il y a eu aux environs une belle dame dont les opinions politiques exaltées m'ont donné bien du tourment, quand J'étais préfet de police; heureusement qu'elle était galante et que ses amoureux la ramenaient à la raison. — Courteille? Il y avait 1à un magnifique château appartenant à la femme de M. le duc de Richelieu. Le duc habitait la Russie pendant que madame résidait en France. C'était une personne excellente, charitable à l'excès et qui était adorée de tout le monde. — Il ne reste pas une pierre de ce superbe domaine; il a été acheté par un chaudronnier qui l’a démoli, a coupé les arbres et a vendu en détail les terres avoisinantes.

Dreux? Le roi Louis-Philippe, lors de la révolution de Février, s’en alla à Dreux pour revoir la tombe de sa sœur et de ses enfants; fatal voyage. Il partit de là pour se diriger du côté de la mer, il erra pendant quelques jours, déguisé de diverses manières, et s'em-

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barqua en Normandie. S'il avait eu la bonne pensée d'aller à Eu, d'y rester, de s'y maintenir, il aurait donné le temps à bien des gens de se reconnaître et de se débarrasser de la république que tout le monde voyait avec terreur. On ne pourra jamais comprendre comment un aussi grand établissement a pu crouler en quelques heures.

J'ai passé bien des fois à Dreux, c'était par là que nous allions à Coulant. Et je me rappelle avoir fait ce voyage en poste avec mon grand-père, qui avait alors quatre-vingts ans. Je n’en avais que quinze, et vous voyez que nos souvenirs remontent bien loin.

Mon grand-père avait vécu sous Louis XIV, :1l avait été au collège avec Voltaire. Un de mes ancêtres a vécu sous cinq rois. Moi, je compte onze gouvernements. Je suis né sous Louis XV, j'ai vu Louis XVI, la Convention, le Directoire, Napoléon I%, Louis XVIII, Charles X, Louis-Philippe, la République de 48, la Présidence et enfin l’Empire. — Que devons-nous attendre aujourd'hui? — Ma foi, je n’en sais rien. Jamais époque ne fut enveloppée de plus de nuages.

Deux fois seulement, sous mes onze gouvernements, il est arrivé une succession régulière. Louis XVI a succédé à Louis XV,et Charles X a succédé à Louis XVIII Tous les autres ont eu pour cause une révolution. Nul siècle n'a vu plus de catastrophes de ce genre, et en même temps, jamais il ne s'est rencontré plus de choses prodigieuses. Jai vu précomser l'inoculation et la vaccine, Franklin a montré l'électricité, puis sont venus les ballons, le télégraphe, la vapeur, le daguerréotype et une foule d'autres découvertes qui illustrent notre époque. Je me suis amusé à résumer tout cela en quelques pages que Je vous ferai lire l’un de ces jours.

Mais comme 1l faut qu'à mon âge on se plaigne de quelque chose, je ne vois que les finances qui nous me-

nacent. On a pris la funeste habitude de dépenser sans compter, on fait des emprunts, on grève l’avenir, et au bout de tout cela il y a une banqueroute qui me paraît inévitable. #

M. Pasquier est entré au parlement de Paris dans l'hiver de 1787. Il est le dernier survivant de cet illustre corps. C’est là une date certaine et que Je consigne 1CI.

3 octobre 1858.

Ma soirée d'hier, passée dans le salon de M. le chancelier, m'a fourni quelques renseignements précis sur des points de l’histoire contemporaine, je veux les consigner ici. Quand je dis : histoire contemporaine, 1l faut s'entendre, car avec M. le duc Pasquier, la limite est grande, et de tous ceux qui l’écoutaient avec moi,

bien peu étaient nés quand le vénérable personnage

était témoin actif et intelligent des faits qu'il nous racontait.

On parlait, je ne sais à propos de quoi, des deux magnifiques groupes en marbre blanc qui ouvrent la grande avenue des Champs-Elysées. Ce sont des chevaux fougueux que retiennent à grand'peine des esclaves nus, et ces produits d’une statuaire savante sont connus sous le nom de Cxevaux de Marly, parce qu'ils ont été faits pour l’ornement de ce merveilleux petit château bâti par Louis XIV sur les sommets de Marly. Or ces deux groupes, qui sont un vrai chefd'œuvre, ornent depuis un siècle au moins l'entrée des Champs-Elysées, et l’on ne sait pas pourquoi les historiens de la Révolution française n'ont pas dit que l'échafaud sur lequel monta l’infortuné Louis XVI a été dressé précisément dans l’espace qui sépare les chevaux de Marly.

Tout le monde écrit et répète que l'exécution a eu

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lieu au centre de la place qu'on nomme s1 bizarrement la place de la Concorde. Cela est tout simplement 1mpossible. À l’endroit où s'élève l’obélisque de Louqsor, existait une grande statue équestre de Louis XV, en bronze. Ce monument fut détruit dès le début de la révolution de 80, et à sa place on a élevé une immense statue de la Liberté qui y est restée jusqu’à la fin du siècle. Il n’y avait donc pas de place pour la guillotine et celle-c1 fut dressée entre les deux groupes de Marly.

«Le 21 janvier, dit M. le chancelier, nous habitions une maison située tout près d'ici, à l’angle de la Madeleine; nous avions quitté le Marais comme peu sûr, et ce matin-là, mon père et moi, placés à la grille de notre maison, nous attendions l’arrivée du cortège. Les rues voisines se remplissaient de monde, on semblait compter sur quelque soulèvement, 1l ne paraissait pas possible que l'arrêt de mort fût exécuté.

«Quand le cortège parut et se dirigea vers la place de la Révolution, mû par Je ne sais quel sentiment violent et involontaire, je me précipitai dans la rue au milieu de la foule, sans chapeau, et bientôt, entrainé par le flot qui suivait la fatale voiture, j'arrivai jusqu’à l’entrée des Champs-Elysées, tout près d’un des massifs qui soutiennent les Chevaux de Marly.

«Là, je devins le témoin de ce grand drame si lugubre, si horrible; J'étais entouré de patriotes armés de piques, 1l y avait des gardes civiques avec leurs fusils, puis des cavaliers, et de toutes parts on avait entassé des troupes. Le roulement des tambours couvrait tous les bruits possibles; je n’ai rien entendu de ce qua pu dire le roi. Je le vis attaché à la planche, et à peine la tête fut-elle tombée que quelques cris de «Vive la Nation!» se firent entendre parmi les ardents patriotes armés de piques. D’autres cris analogues furent poussés, assez nombreux autour de l’échafaud, mais rares plus loin, de sorte qu’en revenant

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