VILLEMAIN — LE COMTE BEUGNOT
M. Villemain est venu, et il m'a fait l'honneur de me demander si je m’occupais toujours de mes poètes latins. Et là-dessus la conversation a été menée à grandes guides par cet illustre maître. Il a une mémoire prodigieuse et cite des vers de tous les poètes romains avec une facilité, un à-propos prodigieux.
Un de mes amis, fils d’un ancien membre de l’Académie française, et fort lié avec M. Villemain, qui le traite comme un fils, m'a dit avoir observé un fait qui l’a beaucoup surpris. Ayant trouvé parmi des papiers de famille un album sur lequel l’illustre écrivain avait improvisé une pièce de vers quelque vingt-cinq ou trente ans auparavant, vers adressés à la mère de mon ami, celui-ci, pour un motif quelconque, les apprit par cœur, et, se trouvant avec M. Villemain, lui dit : «Cher maître, je vais vous dire des vers charmants que vous ne connaissez sans doute pas.» Et aussitôt 1l lui récite le début de la pièce, c’est-à-dire le premier vers. M. Villemain l’arrête et, sans avoir l’air de faire le moindre effort, continue et dit la pièce d’un bout à l’autre. Il ajouta ces paroles : «Je sais par cœur tout ce que jai écrit, et Je puis, si vous le voulez, vous réciter les discours latins que J'ai composés en rhétorique. » C’est là une prodigieuse faculté, on en conviendra.
15 octobre 1858.
Longue causerie à bâtons rompus, mais assez intéressante. Voici ma récolte :
M. le comte Beugnot, membre de l’Institut, académie des inscriptions et belles-lettres, est fort instruit et tient fort bien la conversation, il a une bonne voix, donne bien la réplique au chancelier. Son père, qui a été préfet de plusieurs grandes villes sous le premier Empire, était un homme de talent, et il est mort
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pair de France, en 1830, je crois. — Il était né en 1761 et fut conseiller d'Etat en 1807. Préfet de je ne sais quelle grande ville réunie à la France par Napoléon, il sollicitait toujours sa rentrée à Paris, et l’empereur lui dit un jour assez brusquement : « Je vois ce que vous voulez. Vous espérez que je vous prendrai pour ministre, mais vous n'êtes pas de force. J'ai tué Portalis, Treilhard et autres; vous n'y tiendriez pas.»
Là-dessus, M. le chancelier a dit : «C’est vrai, Portalis n'était pas fort et le travail exagéré a avancé sa fin. Treilhard avait la pierre; l’empereur disait en riant que c'était lui qui la lui avait donnée. Treilhard avait une vraie figure de fouine, on ne peut pas être plus laid. Il était dur, méchant, et le code criminel rédigé par lui porte la trace de sa sévérité. La souffrance physique qu’il ressentait a bien pu rendre son humeur plus farouche.
«Merlin, qui était un grand jurisconsulte, était encore plus mauvais. Il n’est pas d'homme dont l'aspect m'ait causé une impression aussi désagréable. Ces régicides siégeant au Conseil d'Etat, et 1l y en avait encore deux autres, étaient là pour justifier le mot de l'empereur : «Il faut avoir un pied partout!» Et, cependant, 1l ne les aimait pas, il ne leur épargnait pas les critiques, et un Jour, à propos de Talleyrand, 1l dit : «S1 J'avais dit la messe en 80, Je l'aurais dite plus tard «et toujours.» — «S1 J'avais défendu la Bastille, on ne l'aurait pas prise.» — M. Pasquier est entré au Conseil d'Etat en 1806, il avait alors trente-neuf ans. Il nous disait : «Je ne sais pas en vérité comment j'ai pu me décider à y entrer, et cependant cç’a été la cause de ma fortune politique.»
Le maréchal Pélissier est né en septembre 1705. Son mariage a été l’occasion de bien des plaisanteries plus ou moins spirituelles. Dès le lendemain de la cérémonie, les nouveaux époux sont partis pour Dieppe