‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 139 sur 170 · MARÉCHAL CANROBERT — J. SANDEAU · texte numérisé non relu

MARÉCHAL CANROBERT — J. SANDEAU

et Londres. On attribue au journal le Tzmes la nouvelle suivante, envoyée par le télégraphe au gouvernement français : « Le maréchal et sa jeune femme sont arrivés ici heureusement. La dame est toujours dans le même état, le maréchal est aussi bien qu'on peut l’espérer dans sa situation.» On prétend que la mère de l’impératrice, Mme de Montijo, a encore plusieurs jeunes Espagnoles à marier, et que les hauts dignitaires de l’armée sont particulièrement menacés.

Le maréchal Baraguay-d'Hilliers, avec un bras de moins, conserve une main qui peut convemr à une Andalouse. On dit que l'Espagne se venge des invasions de la France. Le maréchal Bosquet est tout à fait impotent, perdu pour l’amour, et l’on ne peut compter sur lui. Quant au maréchal Canrobert, c'est une autre affaire, et l’on verra s'il se laissera prendre. Après la cérémonie, quand les époux sont entrés dans les appartements de l’empereur, le maréchal Pélissier a été embrassé sur les deux joues par l’impératrice et puis la mariée l’a été par l’empereur.

L'empereur a dîné dans la salle du sacre, en présence des tableaux qui représentent la branche aînée, et il paraît que l’on a fait bon marché du passé. On dirait que la fin du vieux monde est venue, on se met à l’enterrer sans cérémonie. On jouit de ce que l’on a, le présent seul compte pour quelque chose et l’on ne pense plus aux absents.

7 novembre 1858.

M. Jules Sandeau, aujourd’hui membre de l’Académie française, a fait, comme on le sait, plusieurs romans pleins d'intérêt, d’un style excellent, quelques pièces de théâtre qui ont eu un succès très brillant. Donc M. Sandeau est venu voir J. Janin. Ces messieurs se sont embrassés très cordialement, ils se connaissent de longue date et ônt toujours été bons amis. La con-

ft

3os JOURNAL DU D" P. MÊNIÈRE

versation a été vive et intéressante. Le nouvel immortel a parlé de la gloire. «Mais cela ne suffit pas, car, dit-1l, je meurs de faim. Il me faut un an de travail pour faire un roman et, s’il me rapporte mille écus, c'est le maximum. Ma position est très précaire, mes ressources bornées, et mon loyer seul me coûte plus de trois mille francs. Vous le savez, je ne puis vivre sans jardin; il me faut absolument de la verdure, de la terre, quelques fleurs Je mourrais s'il me fallait grimper à un quatrième étage. Et puis, mon fils devient grand, son éducation est dispendieuse, je ne sais comment me tirer d'affaire. Il faut que je fasse une pièce à grand succès, et si elle me rapporte beaucoup d'argent, je payerai la moitié de mes dettes!» Cela a été dit avec une bonhomie parfaite, une sorte de gaieté triste qui est assez dans le caractère du personnage.

Ces détails sur nos principaux hommes de lettres montrent que tout n'est pas rose dans cæ bnilant métier. Quelques-uns arrivent à la fortune, mais beaucoup languissent dans des positions médiocres. Le gouvernement na pas assez de places lucratives pour ces hommes qui ont besoin des douceurs de la vie. Les uns sont bibliothécaires, les autres professeurs d’une certaune faculté, 11 y a là pour eux des honoraires et quelquefois un logement, cette chose si importante à Paris; mais 1l en est qui n'ont rien de tout cela et pour qui la vie est rude. Le théâtre est une ressource précaire, il faut du succès, et là est la difficulté. Ceux qui font des hvres y trouvent assez souvent un notable bénéfice, mais ce résultat n'appartient réellement qu'au plus petit nombre. Il faut énormément de travail pour gagner un peu d'argent. Les journalistes sont plus heureux ; certaines feuilles payent bien leurs rédacteurs, mais là encore il y a bien des déboires et tout le monde n'est pas d'un tempérament à supporter avec patience les ennuis de cette profession ingrate et difficile.

Page 1