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M. DE HUBNER — M. DE BUSSIÈRE

8 janvier 1850.

La question de guerre est très fort sur le tapis en ce moment. Le nord de l'Italie est en agitation extrême; les Autrichiens ont fort à faire pour maintenir en repos le royaume lombardo-vénitien, et l’un de ces jours on pourrait bien apprendre tout à coup que Milan est en feu. Le Piémont se remue; 1l y a là un M. de Cavour premier ministre, qui est fort disposé à brouiller les cartes. On dit que l’empereur est fort lié avec le roi de Sardaigne, et que si le Piémont marche, 1l sera fortement appuyé par nous. Mais là est le 4zc. On prétend aussi que l’empereur a un vif désir de guerroyer, 1l voudrait mettre un peu de laurier sur sa tête. Son armée est /rès exigeante, il y a en foule des hommes jeunes, ardents, ambitieux d’épaulettes et de croix, qui ont foi dans leur fortune militaire et à qui le repos est odieux. Les paroles de l’empereur à M. de Hubner sont trés compromettantes, elles ont sufñ pour arrêter les affaires, pour opérer une grande baisse sur les fonds publics, et l’on ne sait où tout cela s'arrêtera. Vous voyez que la politique guerrière est tout à fait à l’ordre du jour. Sortons de là.

On annonce la grave maladie d’un personnage qui a eu le vent en poupe pendant tout le règne du roi Louis-Philippe. M. le baron de Bussières est le fils de Mme de Buffon, laquelle était séparée de son mari. Cette dame a inspiré une vive passion à Philippe- Egalité, le père du roi Louis-Philippe. Mais la Révolution coupa court à cette liaison en coupant la tête de l’amoureux, et la dame eut ce fils quatre ou cinq ans après la mort du prince Ceci éclairait la question d'origine, car on avait dit que M. de Bussières était fils du prince et par conséquent frère naturel de Louis- Philippe, mais cela est faux. Quoi qu'il en soit, à l’avè-

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nement de la branche cadette, le roi, par tendresse pour la mémoire de son père, poussa M. de Bussières, 1l en fit un député, un ambassadeur, un pair de France, il lui fit faire un très riche mariage. Au reste, c'était un homme de mérite. Aujourd'hui, il est fort malade et on s'attend à le perdre prochainement.

11 mars 1850.

La situation politique est très grave, les hommes d'expérience sont inquiets, de toutes parts apparaissent des signes effrayants. La guerre est menaçante. Le prince Napoléon avait été nommé ministre de l'Algérie; c'était une sorte de vice-royauté, et l’on dit que l’empereur lui avait donné ce titre pour rendre plus facile le mariage avec la princesse Clotilde. Il était résulté de ces fonctions nouvelles bien des troubles administratifs, l'Algérie avait fourni matière à des actes bizarres, à des nominations surprenantes. Il y avait là-bas, dans notre chère colonie, des personnages largement rétribués et ne faisant rien; il y avait surtout des casse-cou politiques, triste rebut de nos affaires de 48, à qui l’on donnait des positions inespérées, et tout cela ne se voyait pas d’un bon œil. Et puis, voilà que tout à coup le prince-ministre donne sa démission sans motif, et l’on en conclut que la brouille existe dans la famille impériale.

On croit que le prince, furieux de voir les tendances pacifiques de l'empereur, s'est fâché et refuse son concours au gouvernement. [l veut la guerre en Italie, il veut que son beau-père devienne un roi puissant et lui-même aspire à devenir vice-roi de l'Italie à la place de feu le roi de Rome. De plus, on sait que l’Autriche augmente son armée en Lombardie, que les choses sont partout sur le pied de guerre et que d’un moment à l’autre on peut tirer le canon. On dit que lord

LORD, COWLEY' — M, PASOQUIER 401

Cowley a échoué à Vienne, que l'Autriche maintient toutes ses prétentions sur le nord de l'Italie et que de plus elle prend des mesures pour hériter des duchés qui lui reviennent par droit de succession. Tout cela donne des inquiétudes aux prudents, on entrevoit la perspective d’une guerre prochaine, et de là bien des soucis. L'empereur n’est pas secondé par les siens. Sa vie est, dit-on, menacée, et chacun sent combien 1l est nécessaire.

J'ai dîné chez M. le chancelier et J'ai écouté les hapiles. — On a parlé de la Sainte-Alliance et des conséquences qu'elle peut avoir. Voici à ce sujet un petit discours de M. Pasquier :

« Tout le monde parle de la Sainte-Alliance, et l'on en parle comme s’il s'agissait d’un traité régulier, accepté, contresigné, et ayant une valeur quelconque dans le droit européen. C’est tout simplement une erreur, une sorte de préjugé, de légende, un simulacre d'arrangement et n'ayant qu'un caractère privé. Au congrès de Vienne (je crois), 1l passa par la tête de l’empereur Alexandre et de son amie Mme de Krudner de faire un acte de politique chrétienne, une sorte d'association intellectuelle en vertu de laquelle les rois se promettaient un mutuel appui en cas de besoin. Cet acte fut soumis au roi Louis XVIII, qui dit : «Qw'à «cela ne tienne; je n'y vois pas d’inconvénient.» Et 1l signa en son nom propre, mais aucun ministre ne contresigna la pièce, 1l n'en fut pas question dans le conseil des ministres, et aucun acte diplomatique n’intervint pour lui donner une valeur officielle.

«Le roi d'Angleterre refusa de signer, prétendant qu'il ne pouvait sans en référer à ses ministres. D’autres princes signèrent, mais 1l resta bien démontré que œla ne constituait qu'une sorte d'engagement moral et non une obligation matériellement réciproque. Il n’en ré-

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sulte pour personne rien autre chose qu'un concours officieux, un appui bénévole, des conseils, de l'influence et non un droit d'intervention définie. Aucune stipulation n'est écrite, par conséquent c’est lettre morte et qui ne peut servir de base à rien. On ne comprend pas tout le bruit qui s’est fait autour de ce mot. La Sainte- Alliance a préoccupé le monde, on en parle sans cesse, personne ne sait ce que c’est, et l’on en fait une espèce de croque-mitaine, un épouvantail ridicule.»

Le chancelier est étonnant dans ces sortes de dissertations, sa parole est vive, accentuée, brillante et nette, il démontre avec une admirable clarté sa thèse en l’appuyant de preuves solides. Il y a là lautorité d'un maître et chacun comprend limportance de son opinion.

Chemin faisant, on a parlé de l’âge de certains hommes politiques. M. Guizot a soixante et onze ans, M. Villemain soixante-neuf, M. Cousin soixante-sept, M. Scribe soixante-six ans. Quant au chancelier, il entrera dans sa quatre-vingt-treizième année à la fin d'avril prochain. |

Le nom du docteur Fouquier, ancien médecin du roi Louis-Philippe, ayant été prononcé, M. le chancelier m'a dit qu'il était le neveu du fameux Fouquier- Tinville, l’accusateur public qui a fait couper tant de têtes pendant la Révolution. Ce Fouquier était procureur au Châtelet avant 80. — M. Bellard, qui était alors un avocat célèbre, en apprenant la nomination de Fouquier aux fonctions d’accusateur public près le Tribunal révolutionnaire, manifesta sa joie de ce que cette redoutable magistrature était confiée à un Zownête homme. Jusque-là, en effet, Fouquier avait mérité l'estime de tous. Par quel singulier phénomène cet homme devint-il tout à coup si redoutable, comment se montra-t-1l si terrible aux innocents? On peut croire que la peur le rendit cruel: il eut la lâcheté

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