M. DE TALLEYRAND
plus brûlante invective n’a marqué d’un stigmate plus vengeur une mémoire défunte.
M. de Chateaubriand s’esf constitué le bourreau du siècle; 1l a décapité le grand coupable, 1l l’a traîné sur la claie jusqu’au gibet de Montfaucon. Les gens les plus compétents disent que cette violence furieuse n’est pas juste, qu'elle usurpe les fonctions divines; qu’à Dieu seul appartient de sonder les cœurs, de fermer à Jamais les portes de l’abime sur un coupable endurci.
Je me range volontiers du côté de ces derniers; J'incline à la clémence finale, je compte sur la miséricorde de Celui qui connaît nos faiblesses.
Voici quelques faits relatifs aux derniers moments de Talleyrand : deux mois avant sa mort, 11 lut à l’Institut (Académie des sciences morales et politiques, dont il était membre) un éloge de je ne sais quel personnage qu'il avait beaucoup connu.
Disons en passant que M. de Talleyrand a très peu écrit : quelques travaux sur les Etats-Unis, sur les colonies, datant de sa jeunesse; mais on sait qu'il ne les écrivait pas lui-même : 1l faisait travailler certains personnages qui lui appartenaient; 1l revoyait la besogne, changeait quelques mots, ajoutait de petites phrases et s’appropriait ainsi une œuvre à laquelle 1l n'avait pris que fort peu de part (1). Ses discours à la
(1) On peut s'étonner qu’un familier de Pasquier ignore l'existence des Mémoires de Talleyrand. Le chancelier, en effet, au tome [* de ses Mémoires à lui (p. 252), — partie écrite sous la Restauration, — parle des souvenirs rédigés par le prince de Bénévent. Quant au procédé de composition de ce « faux paresseux », comme le qualifie M. Albert Sorel, Pasquier ne contredit pas le docteur. Il est bien vrai qu’il employa, « même pour la rédaction de quelques parties de ses Mémoires, » des plumes étrangères. Mais il ne s’agit, on le voit, que de quelques parties. Ajoutons que, même pour ces pages, on lui fait tort en disant qu’ « il s’appropriait ainsi une œuvre à laquelle il n'avait pris que fort peu de part ». Le travail, en ce genre, ne s’apprécie pas au nombre des lignes raturées ou
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Chambre des pairs, les autres actes de sa vie, sont dans le même cas, ayant cela de commun, au reste, avec beaucoup d'hommes politiques de la première distinction.
Il fut atteint presque tout à coup d’une affection gangreneuse de la peau, espèce de charbon malin placé au bas des reins. À son âge, pareil mal était de la plus haute gravité. Tous les jours il demandait à son médecin : «Docteur, ma maladie est-elle du nombre de celles qui ne laissent pas d'espoir de guérison?» Le médecin, M. Cruveilhier, répondait que l’on pouvait en guérir et soutenait ainsi le moral de son client. Ce-
pendant le mal faisait des progrès; M. Cruveilhier crut
devoir laisser entrevoir au moribond qu'il y avait un danger possible. Aussitôt M. de Talleyrand demande qu'on appelle Mme de Dino. Celle-ci vint aussitôt; le malade dit : «Demain, à six heures du matin, je ferai ce qui est nécessaire; vous réunirez ici MM. Tel, Tel; vous, docteur, faites-moi le plaisir d'être témoin de ce qui alors s’accomplira. »
Cela se passait le matin. Dans la soirée, l’affaiblissement fit de tels progrès que l’on put craindre une terminaison plus prompte. On usa d’un subterfuge : on avança la pendule, on voulut lui faire croire qu'il était six heures; mais 1l résista en disant qu'il savait très bien qu'on le trompait. Le jour suivant, à l'heure indiquée, les personnes désignées étaient présentes; il lut avec assez de fermeté l’acte de rétractation rédigé depuis longtemps et dont tous les termes avaient été arrêtés d'avance par l’autorité ecclésiastique. Le nonce du Pape et la cour de Rome avaient arrangé cette affaire, mais le Prince voulut que cet acte important
ajoutées. Or, Pasquier le loue de son « tact plein de finesse pour ôter le mot qui doit être changé ou ajouter celui qui manque... ». Voir sur ce point Albert SOREL, Lectures historiques, p. 78-80. (Plon-Nourrit, édit.)