‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 141 sur 170 · NAPOLÉON I · texte numérisé non relu

NAPOLÉON I

de songer à son propre salut et déploya une haine implacable contre les accusés. Il craignait de paraître suspect en ne secondant pas les fureurs des juges ou plutôt des bourreaux; il Énvoya à la mort une foule d’innocents, et bientôt il devint le plus ardent pourvoyeur de la guillotine. Dans l’espace d’une année, il a fait tomber plus de deux mille têtes.

A Constantinople, en 1823, lors de la mort du sultan Mahmoud, on trouva dans les caveaux de la vieille église de Sainte-Irène un grand amas d’armures, de cuirasses, datant de l’époque des croisades. — Ces antiquités si précieuses furent vendues à des juifs pour des armes modernes, et ces trésors inappréciables furent détruits par ces brocanteurs. On a su aussi que des manuscrits anciens avaient péri de la même manière, grâce à l'incurie d’un gouvernement absurde. Il est probable qu'il existe encore des choses de ce genre dans de vieux monastères de l'Orient, surtout dans le Maroc, où nous ne pouvons guère pénétrer. — Il a été grandement question de la fameuse campagne de Dresde, du traité de Prague, où Napoléon [°* signa sa ruine, des fautes capitales qu'il commit coup sur coup, du tort immense qu'il eut de se débarrasser de deux hommes qui lui donnaient de bons conseils, du duc de Vicence et de... (le second, dont le nom m'échappe, était père de Mme de Rambuteau et j'en ai parlé ailleurs). Mais tout le conduisait fatalement à sa perte.

26 mars 1850.

7242 2 , 1e J'ai rencontré tout récemment un presque vieillard avec lequel j'ai causé. Il à occupé sous les précédents gouvernements une position élevée dans la maison des ste OR ie rois, 1] était inspecteur général des domaines de la couronne, et en cette qualité 1l a vu de près ceux que

404 JOURNAL DU D P. MÉNIÈRE

le public ne voit que de loin. Il ne faut pas s'étonner de la bizarrerie des jugements que l'on porte sur ces personnages environnés de l'éclat du trône. On ne sait presque rien de leur vie privée et les plus étranges préventions se glissent à notre insu dans les opinions que l'on professe à leur égard. Et cependant la vie privée est le vrai théâtre où se montre le caractère réel de l’homme; dès l'instant qu'il se sent en évidence, :1l prend un masque obligé et joue la comédie. Or donc, le roi Louis-Philippe avait toutes les qualités de l'homme du monde, bien disant, spirituel conteur, s'écoutant parler, parlant beaucoup et cherchant à produire de l'effet sur son auditoire. Dans toutes les occasions, il cherchait à se faire entendre, et les meilleurs écouteurs étaient les bienvenus auprès de lui. Les plus habiles courtisans étaient ceux qui savaient le mieux caresser cette faiblesse de l’orateur, ils cherchaient seulement, en lui donnant la réplique, à lui fournir un nouveau thème de déclamation, à lui ouvrir une perspective où 1l pût montrer son esprit, sa faconde inépuisable, sa mémoire heureuse. Le roi parlait bien, purement, mais trop longuement, sa phrase se perpétuait à volonté, et bien mal avisé celui qui aurait cru devoir saisir l'intervalle d’un point et virgule pour placer son mot. Cette peinture au naturel d’un personnage que J'ai eu l'occasion de voir de près m'a rappelé une entrevue dans laquelle mes remarques ne différaient en rien de celles-ci, et je me suis dit bien des fois que les rois doivent savoir écouter. L'empereur actuel est un grand écouteur, il laisse les gens exposer leur idée, entrer dans les détails nécessaires, et puis il réplique brièvement. Les monosyllabes sont fort en usage chez lui, et jamais il n'aborde les longues phrases. La figure impassible, l'œil morne, la voix lente et monotone, tout cela ne trahit guère la pensée qui domine, et les plus habiles se retirent sans savoir

dois.

D SÉGALAS = GAVARNI 408

le secret de cette intelligence supérieure. J'aime mieux cela; je crois que ceux qui gouvernent doivent se tenir dans une région où ne pénètre pas le vulgaire.

Le

1 avril 1850.

On ne parle que de la guerre, toute prête à éclater entre le Piémont et l'Autriche, et qui entraînera la plupart des autres puissances continentales. Partout où l’on va, c'est l’unique sujet de conversation, et je couvrirais bien des pages de ce que j'ai entendu dire hier chez M. le chancelier, chez Mme de Boigne et enfin chez le docteur Ségalas qui donnait un grand bal costumé. Au milieu des quadrilles, des polkas, on trouvait moyen de traiter la question brûlante, et dès que deux personnages revêtus d’un habit chamarré de rubans s’arrêtaient dans un coin des salons, on pouvait parier à coup sûr que la guerre revenait sur le tapis. — ]] y a dans la galerie de mon ami J. Janin un dessin de Gavarni qui m'a toujours fait sourire et rêver. Dieux pierrots, d’un âge plus que mûr, sortant du bal de l'Opéra, dans un accoutrement chiffonné, par une nuit orageuse, sont arrêtés contre un mur pour un office quelconque, et l’un d’eux dit à son camarade : « Voyezvous, tant que nous aurons un ministère comme ça! » Ce dessin date de 1847. On ne pouvait mieux caractériser la manie de nos contemporains. Chacun s’occupe de gouverner l'Etat, et les têtes les plus biscornues, les cervelles ébréchées, ces pantins qui vont au bal masqué, trouvent moyen, au milieu de leurs folies, de parler politique, de régenter le gouvernement et de travailler au triomphe de l'opposition.

L’épigramme de Gavarni est prise au vif, sur le fait, elle montre la tournure des têtes françaises, cette incurable passion de se mêler de tout, de piloter la barque, de critiquer sans cesse.

406 JOURNAL DU| D' P. MÉNIÈRE

On s'agite encore à propos d’une mécanique inventée tout récemment, à l’aide de laquelle on peut, sur un modèle donné, tailler d’un seul coup trente tuniques, trente pantalons, etc. et l’on affirme que le gouvernement a commandé trois cent mille vêtements militaires. Donc la guerre va éclater. Un plus habile apporte cette nouvelle ébouriffante : «Les chiffonniers font de bonnes affaires en ce moment. — Pourquoi? — Les os sont en hausse. — Eh bien? — Vous ne voyez pas? Les os sont achetés à tout prix, on en fait des boutons. Or, les boutons sont pour les guêtres, les guêtres sont pour les soldats; donc la guerre est certaine.» Et voilà comme la logique sert à conclure, instrument commode qui porte tout ce que l’on veut.

On nous a rapporté un joli mot de M. Ge Rothschild. Le comte de Cavour, premier ministre du Piémont, est 1ci, et l’autre Jour, visitant le grand financier, il lui aurait dit : «Convenez, monsieur le baron, que vous ne seriez pas fàché de me voir quitter le ministère. Cela ferait bien trois francs de hausse. — Oh! monsieur le comte, vous valez plus que cela!» reprit le grand capitaliste. Il faut dire que M. de Cavour est le chef du mouvement belliqueux; c'est lui qui pousse le roi Victor-Emmanuel à tirer l'épée contre ses voisins; il chauffe l'ambition de ce prince, qui serait bien aise de devenir le maître de la politique italienne, et sans nul doute, si le changement de ministère amenait un personnage plus pacifique, le crédit public y gagnerait. Mais cela n’est pas probable; le roi est très irrité contre l'Autriche et veut l'indépendance du nord de la Péninsule.

29 avril 1850.

Je crois que le dix-neuvième siècle est destiné à voir saccomplir un fait considérable entre tous. Je

Page 1