‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 142 sur 170 · LA MAISON DE BOURBON · texte numérisé non relu

LA MAISON DE BOURBON

veux parler de la ruine définitive de la maison de Bourbon. Cette noble race, qui depuis huit cents ans règne en France et dans plusieurs contrées voisines, s'éteint peu à peu; elle a quitté Paris, elle chancelle à Naples, la voilà chassée de la Toscane, elle ne tient guère à Madrid, de sorte que la plupart de ces trônes où elle occupait si bien sa place lui échappent et vont bientôt lui manquer tout à fait. C'est là un des plus singuliers chapitres de l’histoire moderne, si féconde en prodiges de toute sorte; c’est là une conséquence inévitable de la Révolution de 80, qui, comme on l’a dit, fera le tour du monde. Les principes qui ont prévalu à cette époque ont frappé d’un coup mortel les antiques institutions qui servaient à conduire les peuples. Le droit divin a été contesté, détruit, et dès lors tous les rois ont dû entendre sonner leur dernière heure. À des choses nouvelles, il faut des hommes nouveaux; les antiques familles que la tradition avait presque divinisées s’en vont par lambeaux; la mort, l'exil, l'oubli, sont un patrimoine commun, infaillible celuilà, et rien ne pourra les y soustraire. On a beau fusionner les intérêts, vouloir souder des choses incompatibles, greffer des branches nouvelles, le tronc est usé, la cime se découronne, la mousse dévore les sommets, et bientôt ce colosse va mesurer la terre. Non, les Bourbons ne peuvent plus régner sur la France; avec la vapeur, l'électricité, les peuples ne sont plus à l’état d'isolement. Il y a une famille humaine qui a les mêmes droits aux bienfaits de la civilisation, personne ne pourra plus rester en arrière, s’isoler dans un coin, laisser passer les générations qui vont en avant. Tous les peuples sont solidaires; ils doivent respirer le même air, la liberté leur est due, personne ne peut empêcher cette marée montante qui va où la mène la main de la Providence. Les Autrichiens ne sont pas les maïîtres du temps et de l’avenir, ils sont débordés

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de toutes parts, il leur faudra entrer en danse avec la grande farandole nationale qui entraîne l'Europe, et ces formes sauvages et froidement cruelles devront faire placæ à un programme nouveau. Comment retenir sous un joug de fer des peuples qui aspirent à être libres ?

Chaque jour nous apporte des nouvelles du plus haut intérêt; on dirait les actes d'une immense tragédie qui va se terminer par une catastrophe, et le nl ment est proche. Comment alors ne pas y donner attention? J'ai connu un grand amateur de pêche à la ligne qui, le 28 juillet 1830, était à son poste, auprès du Pont-Royal, pendant qu’on se battait au Louvre, et le même pêcheur pêchait encore aux journées de Juin 48, alors que la bataille parisienne était dans tout son feu. Les gens possédés d’une telle passion sont bien heureux, leur dada suffit à tout, ils ne vivent que pour cela, et le reste ne les touche pas. Croiriez-vous que la guerre imminente en Piémont et dans la Lombardie fait beaucoup de peine à un amateur d'oiseaux qui me disait l’autre jour ceci : « Les batailles effraient les oiseaux, elles les poussent à émigrer; le canon bouleverse les habitudes de ces animaux, et très probablement la fauvette savoyarde va se réfugier en France : nous pourrons la voir et l'étudier au naturel.» Voilà comme les malheurs sont toujours bons à quelque chose, 1l ne faut que savoir les prendre du bon côté Les grands cataclysmes ont certains avantages fort goûtés de quelques amateurs. Après la grande imondation de la Loire en 1854, si je ne me trompe, lorsque toute la vallée angevine était sous l’eau, les carrières d’ardoises inondées, les champs couverts de sable, les botanistes ont eu la bonne fortune de trouver en Anjou plusieurs espèces de plantes dont les graines, emportées aux régions montagneuses du Vivarais, ne s'étaient jamais montrées dans le département de Maineet-Loire

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