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LE DUC D'ANGOULÊME

Vous voyez qu'il ne s’agit que de s'entendre et que les compensations ne paraissent insuffisantes que pour les gens qui n’ont pas un dada spécial.

a 9 mai 1859.

Né sous l'empire ou à peu près, J'ai subi l'influence guerrière de l’époque, sans la crainte personnelle de la conscription. J'étais trop jeune pour en avoir le pressentiment. 1814 arriva, les alliés vinrent en Anjou. Je n'avais pas de haine contre les Prussiens, J'entendais mon père déplorer les malheurs de la France vaincue, mais mon âme n'était pas encore ouverte à ce genre de sentiments. Cependant, le royalisme s’épanouissait en France; notre pays, si voisin de la Vendée, commençait à se remuer en faveur de la légitimité, et un beau jour le duc d'Angoulême vint à Angers et parut y exciter assez d'enthousiasme. Les grands du collège se moquaient de ce prince si peu séduisant, mais 1l avait apporté avec lui la fameuse décoration du Lys, et ce joujou m'avait donné dans l'œil. Je devins royaliste par goût pour une décoration, je voulus me parer du ruban et de cette petite fleur de lys en argent qui ornait tant de boutonnières. Je tourmentai mon père; Je pleurai, je crois, afin de l’attendrir, et J'obtins à force de prières ce bijou qui se trouvait chez

tous les orfèvres de la ville. Je ne sais si l’on me

procura un brevet, peu m'importait, et peut-être bien me suis-je rendu coupable du fait criminel de port illégal d’une décoration officiellement reconnue. Me voilà donc enrôlé sous la bannière des descendants de Henri IV. Combien dura cette fièvre? Je l’ignore, mais je sais fort bien qu'à l’époque de la bataille de Waterloo Je partageais les opinions bonapartistes de nos camarades du lycée. Un de nos condisciples faillit être lapidé par nous, parce qu’il manifesta la joie que

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lui causait notre défaite. Il nous semblait odieux, monstrueux, d'applaudir au triomphe des Anglais, et je n'oublierai jamais la vertueuse indignation dont nous fûmes saisis en l’entendant proférer son blasphème. Evidemment je n'étais plus royaliste alors; et d'ailleurs je me rappelle fort bien que, pendant les Cent- Jours, le fédéralisme obtint ma signature, mon adhésion. Je me demande ce que cela signifiait, comment des jeunes garçons de quinze ans pouvaient aller mettre leur nom, sans la permission de leurs parents, sur des listes destinées à constater la volonté du peuple français. Il est probable que bien des partisans de ce gouvernement relevé n'avaient pas plus de libre arbitre que moi, et cependant on faisait grand bruit de ces milliers de signatures données sans connaissance de cause et reçues sans plus de scrupules. Quoi qu'il en soit, me voici bien et dûment atteint et convaincu d’avoir changé d'opinion, de drapeau, d’avoir crié vive le roi! vive l’empereur! et cela à moins d'un an d'intervalle. C'était un vilain début dans la politique, et quand j'y pense, je me fais horreur à moi-même, car Je ne veux pas alléguer pour excuse ma grande jeunesse et ma parfaite ignorance des hommes et des choses. Mais poursuivons et subissons pleinement la honte d’une telle conduite. Qui peut se Jaïter d’avoir été plus coupable? -— De 1817 à 1820, J'étais entré dans ma voie, j'étudiais la médecine, Je me trouvais en contact avec des hommes plus âgés, Je commençais à mieux comprendre les choses de la vie, et, par conséquent, je me croyais obligé d'avoir des opinions politiques, et d'autant plus exagérées qu'elles étaient plus jeunes et moins réfléchies. Le libéralisme était à l'ordre du jour: Le Constitufonnel avait entrepris de saper le trône restauré des Bourbons. La forme parlementaire si follement octroyée par Louis XVIII, ce roi philosophe et jacobin,

ÉCOIIS XVI CHARLES X AII

comme l’appelaient les ultras, les purs, allait bientôt porter ses fruits, l'opposition levait la tête et les jeunes gens ne voyaient rien dans le monde de préférable à la renommée de Benjamin Constant, de Foy, de Laffitte. Aussi lisiéns-nous avec enthousiasme le journal qui donnait en entier les discours des tribuns ennemis du gouvernement. Louis XVIII fut bientôt enterré, Charles X lui succéda, mais le libéralisme était éternel; 1l se recrutait parmi les générations nouvelles, et je me rappelle qu’à l’époque de la conspiration de Berton à Saumur il y eut des ricochets qui vinrent jusqu à Angers. Ils y vinrent si bien que je fus gravement compromis dans une affaire qui fit beaucoup de bruit à cette époque. Accusé d'avoir maltraité le gouvernement en la personne d'un bon gendarme qui voulait empêcher d'applaudir un vers patriotique de la tragédie de Tancrède, je fus cité à comparaître devant la justice, et un grand avocat, un des coryphées du parti libéral, vint solliciter l’honneur de me défendre. Je lui accordai cette faveur, il plaida et je fus renvoyé de la plainte. Je n'affirmerais pas que cet acte de violence de la part de M. le procureur du roi n'a pas contribué à me rendre un peu l'ennemi personnel de la maison de Bourbon (branche aînée). J'avais été sur le point de pourrir dans les cachots de la tyrannie; je pouvais me considérer comme une des victimes de l’arbitraire, et j'avais bien le droit de me plaindre et d'appeler un vengeur. Aussi, peu de temps après mon arrivée à Paris, chauffé par le voisinage de quelques amis, je me laissai affilier, non pas aux carbonari, mais à une loge de francs-maçons (la philadelphique), où je rencontrai bon nombre de confrères, de gens de lettres, d'avocats, de journalistes; et tous nous travaillions ardemment à dévorer les restes d’un règne antipathique. Il était dans nos allures d’appeler de tous nos vœux une politique plus libérale; on

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trouvait que ces vieux rois datant de si loin ne pouvaient plus rien comprendre aux temps modernes ef qu'il nous fallait des hommes nouveaux. 1830 arriva bien vite; je me déclarai satisfait, et, sérieusement, Je ne songeai plus à rien désirer autre chose. II me semblait que nous avions tout juste ce que nous avions demandé; mais, si content que Je fusse, Je ne tardai pas à reconnaître que nous ne touchions pas au but. Le roi Louis-Philippe, succédant au roi Charles X, n'était pas assis sur un trône inébranlable: ce qu’il avait fait, on pouvait le lui faire; les exilés d'hier attendaient les exilés du lendemain. Il m'était impossible de voir nulle part un droit incontestable, et dès l'instant que les partis opposés et luttant se tuaient l’un après l’autre, 1l fallait s'attendre à tout, car 1l est dit que celui qui tire l'épée périra par l'épée. — Or, en France, depuis le 21 janvier 1703, on n’a pas usé d’autre procédé, et nulle part 1l n'est possible de découvrir l'admission d'un autre principe; mais les événements de 1833 me mirent directement en rapport avec le gouvernement. Je fus chargé de diverses missions, une entre autres qui me rapprochait beaucoup non seulement des ministres, mais du roi lui-même. On a cru que mon séjour à Blaye et toutes ses conséquences avaient dû me rendre très orléaniste; mais il n’est pas dans mon caractère de mettre de l'enthousiasme dans mes rapports avec les supérieurs; plus je les vois de près, plus je les Juge sévèrement. Et il doit en être ainsi, car, plus on connaît le monde, moins on en a bonne opinion. Et puis, en prenant des années, je me suis mieux rendu compte des affaires; J'ai vu partout dominer un si parfait égoïsme que j'en ai été dégoûté. Je ne comprenais pas comment un homme de bon sens, placé sur le trône, pouvait être assez aveugle, assez niais, pour laisser attaquer sans cesse sa personne, son titre, son droit; pour permettre qu'on l’insultât, qu’on le tournât enridi-

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