‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 148 sur 170 · CICÉRON · texte numérisé non relu

CICÉRON

pas de séparation entre les diverses parties de cet ou-. vrage. Le copiste a écrit d’un bout à l’autre sans temir d'arrêt, et tirez-vous de là comme vous pourrez. On y est parvenu, mais il a falk trois siècles d'efforts et de veilles, et encore la chose est-elle à peine achevée. Les copistes, au commencement du quinzième siècle, formaient une classe nombreuse d'ouvriers au service des libraires. Un auteur dit qu’il y en avait soixante mille à Paris; le chiffre est un peu fort, mais cela prouve du moins qu'il y en avait beaucoup. Ce travail devenait exorbitant : les livres se multipliaient, la polémique enflammait les esprits, on ne pouvait suffire à copier tout ce qui se produisait, l'imprimerie devenait nécessaire; aussi est-elle venue justement quand on ne pouvait plus s’en passer. Les libraires étaient sous la jur1diction du recteur de l’Université; ils étaient assermentés et sédentaires, tandis que d’autres étaient de simples étalagistes comme 1l y en a tant sur les quais et ailleurs, et ces étalagistes ne pouvaient vendre que des livres valant moins de dix sols. — Il était difficile aux étudiants généralement pauvres de se procurer des livres; aussi les libraires avaient-1ls des exemplaires divisés en feuilles qu'ils louaient pour un prix assez modique. On possède à la bibliothèque de la Sorbonne des catalogues de ces anciennes boutiques, le prix des ouvrages est marqué, et 1l devient assez considérable quand on a eu des livres de luxe, des exemplaires sur grand papier, avec des images, des illustrations, comme on dit maintenant, et les imagiers de Paris étaient les plus habiles, ainsi que le fait remarquer Dante. — L'université de Bologne et celle de Vienne en Autriche étaient déjà aussi avancées que celle de Paris, et l’on a des pièces à l’appui qui sont fort intéressantes. Déjà, à cette époque, les pères se plaignaient que leurs fils étudiants aimaient mieux aller à Paris, pour y suivre les cours, que de se rendre dans d’autres

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villes moins amusantes. Ces pères reprochaient à leurs fils de dépenser beaucoup d'argent à leur toilette, à se faire chausser à neuf toutes les semaines. Et puis il leur fallait des livres enluminés; et puis ils Aânaient, allaient au cabaret et se battaient avec les bourgeois. — On a, dans les collections, des cahiers manuscrits de ces élèves mauvais sujets, il y a en marge des bonshommes, des caricatures et toutes ces choses qui sont éternellement comme l'esprit humain, comme la pauvre humanité. Cela prouve que le monde est vieux et que bien fous sont ceux qui veulent le réformer.

14 juin 1850.

M. Sainte-Beuve est un agréable causeur. Il a beaucoup plus de gaieté qu'on ne pourrait le croire à première vue ou à première lecture, et hier soir, chez M. le chancelier, dans un coin de ce salon où tout était à la guerre, nous avons bavardé de choses moins sérieuses. La nouvelle publication de mon cher marquis de Sainte-Aulaire était sur le tapis, on en disait beaucoup de bien, et M. Pasquier, qui vient d’en achever la lecture, en est enchanté. Ce recueil de lettres nous reporte au milieu d'une société dont il ne reste plus de traces, de 1760 à 1780. Le grand monde de la cour avait un caractère des plus remarquables et que l’on n’apprécie bien qu’en lisant ces lettres familières, intimes, qui nous mettent au courant de choses fort intéressantes. Donc, M. Sainte-Beuve nous disait ceci : «C’est bien aimable à M. de Sainte-Aulaire d’avoir donné ses soins à la publication de ces lettres, car les personnages qui les ont écrites étaient aussi peu religieux que possible. À cette époque de notre histoire, les idées religieuses étaient effacées, le monde était sous l'influence des idées dites philosophiques et chacun allait devant soi,

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se guidant sur les faibles lumières de sa raison, sans souci d’une règle plus élevée, d’une discipline plus sévère. Aussi les dames brillaient par les plus illustres, les plus étranges faiblesses. Et il faut dire que le haut clergé s'y prêtait singuliërement. Tous les prélats de cour étaient galants, il y avait là un dévergondage de bonne compagnie qui annonçait bien la chute prochaine d’une société usée à force de perfectionnements. Aussi la catastrophe finale de 89 était-elle devenue indispensable pour toutes les classes d’un monde perdu. — J'ai trouvé il n’y a pas longtemps un petit volume de poésies d’une grande dame, une d'Houdetot quelconque, ayant pour préface quelques quatrains du cardinal de Brienne. Ces vers sont du dernier précieux; ils indiquent que la noble dame a voulu tout analyser, tout disséquer : la foi, l'amour, le plaisir, et qu'en somme elle ne croit ni à Dieu ni à rien. Et tout cela est galamment dit, légèrement; singulier badinage d'un prince de l'Eglise, preuve de la démoralisation radicale de ce monde si charmant et si futile, que la guillotine devait si largement moissonner.

« Puis est venue la réaction Chateaubriand. Le livre intitulé Génie du christianisme a ramené les esprits

dans une autre voie, et l’on peut dire que depuis

plus de cinquante ans l'influence de ce livre n’a pas cessé. Etrange puissance d’une amplification de rhétorique! On pourrait citer plus d'un exemple de ces sortes de choses, mais il n’en est pas de plus remarquable que celui-ci.»

M. Pasquier continue de voir tout en noir; il est froissé dans ses sentiments intimes, sa politique est à la débandade, rien de ce qui se fait actuellement en Italie ne cadre régulièrement avec ses principes .Il veut appliquer à des actes nouveaux des formules anciennes, surannées, et cependant il ne peut pas prendre le même parti que M. de Metternich, il ne veut pas mourir

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juste au moment où s'écroule l'édifice qu'il a si laborieusement élevé par quarante ans de travaux. Il y à si peu d'hommes qui survivent à leurs œuvres! L'envahissement progressif de l'Italie a été le rêve du cabinet autrichien, les grands-ducs et les grandes-duchesses régnant peu à peu à Milan, à Parme, à Modène, en Toscane, constituaient des régisseurs de domaine; c'étaient de petits feudataires de la couronne. Mais on s’est lassé de ce morcellement de peuples et de pays, on a voulu sortir de ce régime de bétail, le troupeau se révolte, et aujourd'hui les pasteurs sont en fuite. Cela me semble tout juste et en bon droit, mais il a fallu un fameux coup de collier pour arriver au but.

Voilà ce que ne paraît pas comprendre M. le chancelier; 1l regarde les travaux des congrès diplomatiques comme des choses obligatoires, liant les peuples et les souverains, et en cela je ne sais pas comment un esprit de sa trempe peut oublier le droit des gens. Evidemment les peuples ont bien quelque chose à voir et à dire dans ces arrangements des souverains; on ne peut admettre que l’on dispose d’eux sans leur assentiment, et quand à Vienne, en 1815, sous la pression entière de l'Europe, les plénipotentiaires firent un partage des territoires envahis par la guerre, il y avait là quelque chose d’abusif, d’exorbitant, qui dérivait de la force et ne pouvait rester toujours comme une règle invariable et absolue. — Ce qui nous console, nous hommes nouveaux, cest de voir l'énergie de notre armée. Hier, M le général comte de La Rue nous disait ceci : «On croirait que les régiments qui se sont le mieux battus à Magenta et ailleurs étaient formés de vieux soldats, de ceux qui ont vu le feu en Algérie et en Crimée. Eh bien, pas du tout. — Les régiments qui ont le mieux donné sont composés de vrais conscrits. Il y a bien parmi eux quelques vieilles barbes, mais la masse

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