L'IMPÉRATRICE DE RUSSIE
à l’empereur, ce qui a occasionné son voyage dans le midi de la France. En sa double qualité d'Allemand anglaisé, ce roi de fabrique moderne a dû être très vexé de cette obligation humiliante.
Les Genevois les mieu mformés parlaient du désir qu'avait l’impératrice douairière de Russie de passer l'hiver à Genève, mais cette noble dame nest pas facile à loger et à servir. Elle a uné pension annuelle de vingt-quatre millions de francs, et cela ne lui suffit pas; elle en voulait le double, mais son fils l'empereur Alexandre IT lui a fait observer qu’elle en avait assez. Donc la dame a des manies singulières. Elle veut habiter seulement des appartements tapissés en bleu, il ne faut pas qu'il y ait une seule sonnette dans l'hôtel, afin que rien ne trouble son sommeil. Elle emporte avec elle son lit, sa cuisine, elle prend tous les jours un bain de bouillon de poulet, et ce bouillon se prépare avec cinquante poulets. Elle a un artiste attaché à sa personne pour la préparation d’un pain spécial, elle n'en mange pas d'autre. —Vous savez que la dame est depuis longtemps en proie à une affection nerveuse générale, elle ressemble à un fantôme, sa maigreur est phénoménale, et cent fois on l’a crue morte. Son mari, l'empereur Nicolas, l’aimait beaucoup, bien qu'il fût aussi peu fidèle que possible. Je tiens d’une dame Lechesne, gouvernante de la princesse Olga, que l’empereur avait l'habitude de coucher paf terre au pied du lit de l’impératrice, sur une sorte de grand sac rempli de foin frais et choisi? Ce sac était fait de peaux de daim parfaitement préparées, très douces, et l'empereur se couchait là-dessus enveloppé dans un grand manteau. Cette couche bizarre le suivait partout et l’on avait souvent beaucoup de peine à trouver du foin convenable.
434 JOURNAL DU D°?P: MÊNIÈRE
13 octobre 1850.
Hier, nous causions tranquillement avec le marquis de Sainte-Aulaire;, M. Empis, le directeur du Théâtre- Français, nous tomba sous la patte. Or, ce personnage, qui est grand, blond, mince, est dûment exécré de tous les nobles pensionnaires du théâtre, et 1l n'est sorte de tours que l’on ne joue à ce maître incommode. Mile Aug. Brohan était venue voir J. Janin, et elle lui avait raconté les cancans des coulisses. M. Empis a un fils qui est médecin des hôpitaux, et en cette qualité 1l a pris récemment un poste excentrique, uniquement pour avoir la chance de ne plus habiter la maison paternelle, tant ce papa est embêtant. — Et dernièrement, chez M. de Lamartine, comme on venait de nommer M. Empis, le grand poète dit : «Empis? attendez donc? Est-ce qu'il n'est pas de l'Académie?» La maligne soubrette a ri comme une folle de ces petits coups d'épingle et se propose d'en user à l'occasion.
Adam, le compositeur, était un ami de ]. Janin et je l'ai vu souvent chez lui. Il était spirituel, gai, causeur, et racontait à merveille. Cherubimi, le grand maitre, était naturellement grognon, égoïste, et, suivant lui, le plus bel éloge qu'il pouvait faire du travail d’un de ses élèves était de n’en rien dire. Ainsi, après la répétition générale de la Juive, Halévy demandant au maître ce qu'il en pensait, Cherubini fit ceci : «Eh! eh! eh!» et comme l’auteur de la belle partition insistait pour avoir un mot plus significatif, le vieux bonhomme persista dans son eh! eh! et ce fut tout.
Un Jour Zimmermann, le pianiste, passant en voiture sur le boulevard, aperçut Cherubini assez mal abrité sous un parapluie contre une averse énorme. Il descendit, invita son maître à monter et pria Cherubini de lui prêter son parapluie. Le maëstro répondit : « Je ne prête Jamais mon parapluie,» et il s’en alla à pied.
EETEARRON MALEET 435
4 novembre 1850.
J'ai beaucoup entendu parler de la famille du roi Louis-Philippe dans ces derniers temps. Je recueille ces souvenirs qui ont bien leur importance et leur intérêt. Donc, dimanche dernier, dinant à Jouy-en-Josas, chez M. le baron Mallet, j'ai causé avec une dame qui arrivait de Claremont, où elle avait eu l'honneur de diner avec la reine et les princes. La reine est toujours la plus aimable des femmes, li plus douce, la plus bienveillante pour tout le monde, une vraie sainte, comme l’a désignée devant moi le Saint-Père Grégoire XVI. Le duc de Nemours est très bien, un vrai gentilhomme en toutes choses, servant de père, et du plus tendre père, à Som neveu le comte "de Paris: Celui-ci n’est pas beau, il est mince, délicat, de peu de mine, maïs fort intelligent, dit-on. Il a la bouche mal faite, les dents mal rangées, et l’un de ses yeux, je ne sais plus lequel, à moitié fermé, nuit beaucoup à la symétrie de son visage. On sait qu'il y a eu un peu de faiblesse dans une moitié de son corps. En somme, ce jeune prince n’est pas trop bien partagé physiquement. Son frère, le duc de Chartres, est beaucoup mieux sous tous les rapports. Ces deux jeunes gens mènent une vie assez active, ils font de longues courses dans le nord de l'Angleterre, en Ecosse et en Irlande, ils chassent et pêchent. Ils ont une petite meute pour courir le lièvre. Le prince de Joinville est très vieux, très usé, 1l entend toujours asez mal et de plus il s’est blessé au genou en passant une barrière; son cheval l’a heurté contre un poteau et il en est résulté un accident fàcheux qui le rend boiteux. — Le duc d'Aumale vit en grand seigneur, en savant; il a un hôtel et de magnifiques collections d'objets d'art, de livres, et reçoit beaucoup de monde. — Voilà pour un premier cha-
pitre. Voici le second. Vous savez peut-être qu'il est peu d'écrivains qui aient autant que J. Janin rendu justice au feu roi, vanté ses mérites; et souvent ces apologies, depuis 1848, ont été assez vives, assez 1mprudentes, pour nuire à leur auteur. On l'a tenu pour suspect, et, grâce à des amis puissants comme M. Rouland et autres, il est resté tranquille en son chalet. Or, ce dévouement de J. Janin à la famille exilée ne lui avait Jamais attiré le plus simple remerciement; si bien qu'un beau jour, se trouvant avec M. Bocher, l’homme de confiance de la famille d'Orléans, il s'exprima très vivement sur ce manque de procédés. Il est résulté de cela que l’autre jour, mercredi soir, comme nous allions nous mettre à table avec les hôtes du chalet, M. Bocher arriva et remit à J. Janin une lettre de la reine conçue CAnces terines :
« Claremont, le 22 octobre 1850.
«Ayant appris, monsieur, que vous étiez un grand bibliophile, je viens vous offrir les ouvrages ci-joints de la part de mes enfants et de la mienne. Conservez-les dans votre bibliothèque comme un témoignage reconnaissant de la satisfaction que nous éprouvons de votre courageuse constance à faire vivre, dans vos ouvrages et dans vos articles, le souvenir de mon bien-aimé roi et du bien qu'il a fait à la France, ainsi que celui des services que mes enfants ont rendu à leur chère patrie.»
« Votre bien affectionnée,