LA REINE MARIE-AMÉLIE
posa à ce qu'il fût envoyé, trouvant cela trop familier. Les princes sont un peu comme cela, voulant toujours trôner, tenant le monde à distance, ne voulant pas qu'on les aime d'amitié, parce qu'ils ne connaissent guère ce sentiment. Ce sont d’illustres ingrats, a dit Voltaire, et le mot est juste. Quoi qu'il en soit, J. Janin a été très touché de la lettre. Il a bien admiré les deux beaux livres magnifiquement reliés, cadeau royal, deux raretés bibliographiques : les œuvres de Mathurin Régnier, le poète satirique de 1540, et la Marguerite des Mar guerites, ouvrage charmant de la reine de Navarre, en exemplaire de premier choix. La pieuse reine Amélie n’a certes jamais lu ces deux livres, qui sont un peu légers, et elle s’étonnerait de tout ce qu'ils contiennent.
9 novembre 1850.
On dit que S. M. l’impératrice va révolutionner les cages et remettre en honneur les robes de laine peu amples et réformer ce monstrueux équipage qui ruine les bourgeoises. Plus de robes de cinq cents, de mille francs; plus de toilettes écrasantes. On va revenir au costume simple que le bon sens recommande, et j'en suis bien aise.
11 novembre 1850.
Je n'ai pas récolté grand’chose dans la séance dinatoire d'hier soir. Le chancelier m'a fait placer à sa gauche, faveur considérable. En sortant de table, 1l a pris mon bras, puis 1] m'a enseigné comment 1l avait fait une cure de raisins à Champigny près de Paris, Alors qu'iitéteit caché là. a temps de la” Terreur. Sa santé fort altérée se trouva à merveille de ce régime. Pendant plus de trois semaines, 1l vendangea
seul dans un certain espace de vigne loué pour lui et 1l ressentit merveille de cette cure agréable.
«Il y a encore, continua-t-1l, dans les dépendances du jardin du Luxembourg, un grand carré planté en vignes, mais en vignes venant de toutes les provenances, collection rare de cépages divers. On la doit, je crois, d’abord à M. Chaptal, alors qu'il était ministre de l’intérieur. Ce savant s'est beaucoup occupé de la fabrication du vin. Plus tard M. Decazes y a mis la main, et le chancelier s’en est toujours moqué, prétendant, et avec raison, que ces vignes plantées toutes les unes à côté des autres dans un sol profond, plat, humide, engraissé par les corps des Chartreux pendant un ou deux siècles, ne devaient rien produire de bon. Eteneffet le peu de raisin qui en provenait était mangé par le père Hardy, jardinier en chef, lequel disait à qui voulait l'entendre que ce raisin était pour la table du chancelier. On découvrit enfin cette mauvaise plaisantenie et le menteur fut chapitré de main de maître. — M. Pasquier est très amusant quand 1l entre dans ces petits détails d'intérieur, 1l y met un entrain charmant, et l’on se plaît à l'écouter. On a beaucoup parlé de l’incendie du Sénat. Un gros personnage actuel entrant en fonctions et faisant la revue des employés du palais supprima de sa propre main les deux gardiens de nuit, les veilleurs, qui depuis de longues années se promenaient partout et pouvaient voir un commencement d'incendie. La lecon a été rude et l’on va établir un poste de trois pompiers qui feront des rondes partout et auront sous la main un matériel suffisant pour prévenir un nouveau désastre. Tant ilest vrai qu'on met des serrures quand les voleurs ont tout enlevé. — Le prince Napoléon est venu lundi visiter le palais avec sa jeune femme. Il a été charmant et tous ceux qui le voient de près s'accordent à dire qu'il a beaucoup d'’esprit et d'’amabilité., Et comme M. de Gisors lui disait