‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 156 sur 170 · LE PRINCE NAPOLÉON — O. FEUILLET · texte numérisé non relu

LE PRINCE NAPOLÉON — O. FEUILLET

qu’il ne savait pas trop où mettre le Sénat provisoirement, le prince a dit : «Pour ce qu'ils font, 1ls pourraient bien se dispenser de siéger.» Et comme 1l demandait si la salle du trône, la grande galerie serait assez sonore, 1l ajouta + « Pour ce qui s’y dit, on entendra toujours assez!» Il est ainsi, toujours un peu piquant, disant tout haut ce que tout le monde pense, et c'est cela qui lui a fait des ennemis.

17 novembre 1850.

Voici une nouvelle tout à fait nouvelle. À Compiègne, on s'amuse tranquillement, bourgeoisement quelquefois, pour faire trêve aux plaisirs d’apparat, aux grandes chasses impériales, aux fêtes somptueuses, où la plus haute aristocratie de l’Europe vient étaler ses splendeurs. L'impératrice, qui est femme délicate et de goût fin, aime assez les récréations spirituelles, aussi fait-elle inviter des hommes d'esprit, ce qui ne ste rien, et à côté des grands noms de la diplomatie, on voit la modeste figure de certains httérateurs dont le cerveau porte des duchés-pairies incontestables. Parmi les écrivains que distingue la dame de céans, M. Octave Feuillet tient un beau rang, et tout récemment 1l est venu vivre au milieu de ce grand monde. On fait venir à tour de rôle de Paris les troupes de tel ou tel théâtre, on joue les nouveautés les plus en vogue et les soirées dramatiques ne sont pas un des moindres attraits de ce séjour enchanté. À force de voir Jouer la comédie, Sa Majesté a eu l’idée de la Jouer elle-même, et elle a prié M. Feuillet de lui composer une petite pièce. On a su que, l’an dernier, un des meilleurs comédiens du Théâtre-Français avait donné quelques leçons à l’impératrice, et l’on a su aussi que Régnier, le professeur, avait pensé que sa belle élève avait peu de dispositions pour cet art.

440 JOURNAL DU D' P. MÉNIÈRE

Quoi qu’il en soit, M. Feuillet a fait une petite pièce en deux ou trois actes, je.ne sais au juste, intitulée /e Portrait de la marquise, et l'on s’est vivement occupé de la mise en scène. Plus de quinze jours ont été consacrés aux répétitions et l’un de ces derniers jours la représentation a eu lieu. Les invités n'étaient pas très nombreux et la noble dame était prodigieusement émue au moment d'entrer en scène. À tel point même que, s'étant fait apporter un verre d’eau, ses dents claquaient et le verre les heurtait avec un bruit saccadé qui a été entendu des voisins. Enfin, la toile est levée, on commence. La pièce na que quatre personnages, deux dames et deux messieurs; je n'ai retenu que le nom de M. de Cambacérès, qui avait un habit de la plus grande richesse. En somme, la représentation a été très agréable. J'ai entendu dire à M. Octave Feuillet que Sa Majesté a déployé un vrai talent, beaucoup de grâce et une vive intelligence des intentions de l’auteur. Elle a mis un zèle très grand aux répétitions, se faisant expliquer les idées du poème, entrant très lestement dans les situations. Ainsi, dans un passage, 1l y avait : « Je l'aime passionnément, est-ce assez?» Elle a parfaitement saisi cette nuance, et s’est fait applaudir de tout le monde. Cependant l’empereur n’a applaudi que les autres personnages, ne voulant peut-être pas favoriser ce goût; mais 1l n’a pas poussé la plaisanterie aussi loin que Louis XVI qui siffla Marie-Antoinette dans une situation analogue. — Le spectacle terminé, les spectateurs se sont retirés, mais l’impératrice qui n'avait pas pu diner, vu son trouble, a voulu souper et un petit couvert de dix personnes seulement a partagé avec elle les douceurs de son succès. Sa’Majesté a eu la charmante attention de placer à sa droite M. Octave Feuillet, honorant en lui l'esprit fin, délicat, en un mot donnant la première place à la noble intelligence. L'empereur ayant demandé à l’auteur de

Page 1