M. MOCQUART
la pièce où il comptait la faire jouer, celui-ci a répondu qu'elle ne paraïtrait jamais ailleurs qu'à Compiègne. Le manuscrit de cet ouvrage écrit et couvert de ratures, de changements, a été demandé par l'impératrice et elle le garde avec Ta signature de l’auteur, la date du jour où sa pièce a si bien réussi. Pendant les répétitions, M. Octave Feuillet ayant vu sortant de la poche de la dame un rouleau de papier enrubanné, lui demanda si c'était son rôle : «Mon Dieu, non, dit-elle en le tirant tout à fait, c'est le traité de Zurich!» On en avait écrit une copie pour l’impératrice. N'est-ce pas drôle?
Voilà mon bulletin du palais. Personne encore n’en a parlé.
26 novembre 1850.
L'empereur a pour secrétaire intime, pour ami, mieux vaudrait dire, M. Mocquart, qui réside auprès de lui depuis longtemps. Or, J'ai diné hier soir avec M. Mocquart, avec M. Mon, ambassadeur de S. M. la reine d'Espagne, et avec quelques autres personnages. J'ai plus particulièrement causé avec M. Mocquart qui me plaît beaucoup. La première impression n'est pas très favorable. Il est assez grand, très maigre, un peu vieux, et sa physionomie presque maladive fait craindre un peu de sévérité, mais à l’user, tout s'arrange, et l’on trouve sous cet ensemble beaucoup d'esprit, de gaieté, d'instruction et de bonhomie. C’est un habile causeur, amplement fourni de matériaux intéressants, d’anecdotes, de mots, d’épigrammes, le tout assaisonné d’un fonds de gaieté de bon aloi. Le monsieur aime les vieux livres; il raffole de Tacite, un de mes amis, et revient sans cesse à ce peintre éloquent et austère des empereurs romains. [1 a, dit-on, un grand Tacite 1nfolio, avec de larges marges sur lesquelles 1l met des
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notes. Il s'est appliqué à retrouver des analogies entre les hommes de notre temps et ceux qu’a si énergiquement peints le grand historien, mais ce travail est énigmatique, il faudrait en avoir la clé pour comprendre, Comme j'interrogeais M. Mocquart s'il n'était pas tenté d'écrire ses mémoires, il m'a répondu que non, par la raison qu'il serait obligé de ne rien dire de ce qui est le plus intéressant. Et là-dessus J'ai développé la thèse de l'impossibilité de savoir la vraie histoire, au moins quant aux causes réelles des événements, ceux qui les connaissent ne pouvant les publier. Il à été de mon avis. On lui a offert trois cent mille francs pour publier quelques volumes de l’histoire contemporaine, et comme il en parlait un jour à l’empereur, celui-ci lui dit : «Moi, je vous donnerai quatre cent mille francs de votre manuscrit.» Le chapitre le plus intéressant serait sans nul doute celui du coup d'Etat. M. Mocquart nous a dit que, longtemps médité, il n'est arrivé le deux décembre qu'après trois remises successives. Il devait éclater en septembre, mais il fallut attendre. Quand enfin tout fut arrêté, quand les ordres furent donnés, M. Mocquart écrivit le mot Xwbicon sur l'enveloppe qui contenait toute cette grande affaire, et le prince, en lisant cette suscription hardie, l’approuva d’un mot et d’un geste. Jamais homme plus que l’empereur n'a été maître de soi-même. Il possède au plus haut point le sang-froid, la résolution, il conserve invariablement le calme, la placidité, et, dit son secrétaire, « Jamais je ne l’ai vu laisser échapper un signe quelconque d'émotion, de surprise, de colère.» Quelqu'un a dit que la première condition pour être maître des autres, c'est d'être maître de soi-même, M. Moc-
quart a été de cet avis. Cependant un homme a tou-
Jours, pour ses familiers les plus intimes, certaines allures qui décèlent l’état de son âme. Quand l’empereur arrive le matin dans son cabinet, il dit : «Bonjour,
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… Mocquart» Le lendemain il dira : «Bonjour, monsieur Mocquart!» Uneautre foisil dira :« Bonjour, monsieur Je comte de ia Mocquardière » Et ces trois nuances don-
nent la mesure exacte de Ja disposition d'esprit du maître. Il est du reste parfaitement bon et bienveillant
pour tout ce qui l’environne, facile 2 servir, écoutant . - chacun avec attention et conservant une douceur de ton qui le rend parfaitement aimable M. Mocquart est dans une position très enviée, bien des gens haut
placés s'adressent à lui, et, comme il n’est pas possible
de faire toujours ce qu'on lui demande, les mécontents
ne se génent pas pour l’attzquer dans l'esprit du maître. Un jour, celui-ci disait à son secrétaire : « On vous
| trouve pointu.» M. Mocquart répondit : «On se trompe,
c'est carré qu’il faudrait dire.» Parmi les cancans de la cour qui ont voltigé autour de la table, le duc de. Malakoff 2 eu la meilleure part, et l’on s'est permis de rire de quelques naïvetés militaires du héros de Sébastopol. On sait qu'il est l'heureux époux de la plus jolie
femme de toutes les Espagnes Elle est en ce moment
dans une position intéressante, et Cest une grande joie pour le maréchal, qui n'avait pas trop de bonnes rai-
Sons pour compter sur un tel bonheur.
Ï1 était une fois un roi et une reine, bons, trop bons même, car ils avaient des sujets extrémement méchants
Î] arriva que les hommes devinrent cruels, féroces, et
- qu'un beau jour ils coupèrent la téte du roi et de la
reine, Ce crime 2bominable les rendit fous furieux, et
1ls se mirent 3 danser autour des cadavres, à jouer à
. la boule avec la téte de tous ceux qui ne partageaient
pas leur fureur. Au lieu de volants, ils se renvoyaient
des têtes coupées, les têtes servaient de balle au jeu
de paume Ils faissient tomber tant de têtes que les
villes semblaient peuplées de fantômes sanglants, se
promenant leur tête 2 la main et demandant une sé-
4 pulture, mais on ne les écoutait pas Parmi les mal-
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heureuses victimes de ces bêtes féroces, on remarqua une princesse belle et bonne qui avait commis le crime odieux d'aimer la pauvre reine, d’être son amie dévouée et de n'avoir jamais fait de mal à personne. On la nommait Mme de Lamballe. Les tigres en auraient eu pitié, mais les hommes la massacrèrent et imaginèrent de mettre sa tête au bout d’une pique, añn de la montrer à la reine qui gémissait dans sa prison. Cela fut fait ainsi et l’on se demande à quoi pensait le tonnerre du bon Dieu. Mais enfin l’homme qui portait cette tête au bout d’une pique (il était bien jeune alors et peutêtre obéissait-1l à la peur ou à quelque monstre alors au pouvoir), cet homme qui a porté cet étendard de la mort a vécu très longtemps et est devenu un membre de la fameuse Académie française. On ne peut savoir comment son crime lui a été pardonné. Cet homme professait les belles-lettres, 1l parlait agréablement des orateurs et des poètes, 1l faisait des vers galants même, en un mot, c'était un littérateur agréable de l'Empire. Cependant, 1l y avait au fond de tout cela je ne sais quel levain pernicieux, quel ferment de passions mauvaises, et peu à peu le personnage tomba dans la misère et, qui pis est cent fois, dans le mépris. L’académicien vendait son suffrage, il a tiré tout l'argent possible des candidats aux quarante fauteuils, et pendant plus de trente années il a été une honte pour un corps illustre. M. Thiers, à qui il demandait trois mille francs pour sa voix, lui en donna quatre. M. Scribe lui préfa 25,000 francs pour le même objet, mais, en homme d’affaires, il se fit souscrire un billet pour cette somme. Le billet na jamais été acquitté. Cette espèce de marchand de suffrages avait eu un fils, mais le mépris public retombe sur la tête des enfants, et le père vit mourir le sien. Il le pleura et entreprit de lui faire dresser un tombeau au Père-Lachaise. Pendant plus de dix ans, il a mendié partout l'argent né-