‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 20 sur 170 · M'° DE LA VALLIÈRE — BOSSUET · texte numérisé non relu

M'° DE LA VALLIÈRE — BOSSUET

soir, tous deux seuls, après avoir parcouru cette vaste plaine, dans laquelle on ne trouve plus, à ce que m'a dit le maréchal Marmont, n: un mouvement de terrain, ni un arbre, n1 une maison qui puissent rappeler les mouvements de troupes et guider les souvenirs. M. Thiers m'avait chargé de porter sa lorgnette, qu'il m’arrachait des mains de temps en temps, pour en Jouer d’une facon toute napoléonienne. Du reste, 1l ne parlait guère et ne paraissait préoccupé que du traité du 15 juillet et de la situation ministérielle. Quand je lui ai proposé d'aller visiter l’île Lobau, qui est à deux lieues de là, il ma répondu : «Merci, Jai assez vu.» Puis 1l est reparti le lendemain matin, sans que j'aie pu comprendre ce qu'il était venu faire. Jamais, du reste, je n'ai passé à Vienne une Journée plus amusante.»

21 juillet 1851.

Vous rappelez-vous un article de Sainte-Beuve sur Mlle de La Vallière? L'auteur, en parlant d’un petit livre de piété écrit par cette illustre pénitente, disait que ce traité charmant avait été annoté par Mme de Genlis et déplorait qu’une telle main eût, en quelque sorte, maculé cette œuvre. Eh bien, ces annotations attribuées à Mme de Genlis sont tout simplement de Bossuet, et elles avaient été copiées sur un exemplaire conservé, je crois, à la Bibliothèque royale. Que dites-vous de cette aventure de critique? Il y a de quoi se pendre! . Je vous parlerais bien de M. Mazères, ancien préfet de 1830, homme d'esprit, auteur de comédies à succès, à argent, et que le Théâtre-Français a été heureux de trouver à diverses reprises. Ce brave et galant homme n'a pas de fortune et les quinze cents francs de l’Académie lui seraient d’un grand secours. Et à propos de ces quinze cents francs, comment ne songe-t-on pas

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qu'en nommant des académiciens grands seigneurs, riches, puissants, on frustre d’un Juste salaire des pauvres diables qui seraient trop heureux de jouir de ce modeste subside accordé au talent? Que l’on enlève un hectare de pré à M. le comte Molé, soudain il prodiouera le papier timbré pour constater cette spoliation, et lui, lui si riche, touche sans scrupule ces quinze cents francs qui feraient vivre un véritable homme de lettres. N'est-ce pas une criante injustice et n'y a-t-1l pas de quoi courroucer bien des esprits? Que Béranger s’abstienne fièrement de postuler des voix, c’est un bel exemple de dignité chez un homme pauvre; mais si M. de Lamartine, si Victor Hugo et quelques autres avaient suivi cette inspiration d’une âme élevée, l’Acadénue aurait dû chercher ailleurs des remplaçants, et les hommes de lettres les plus éminents auraient été en dehors de la savante compagnie. Ainsi donc l’Académie subit un double dommage par ceux qui se présentent et par ceux qui ne se présentent pas. Elle est en quelque sorte réduite à choisir des hommes qui ne sont pas des gens de lettres et elle écarte volontairement ceux qui ne s'occupent que de littérature.

5 septembre 1851.

Journal d'un candidat à la place de feu Dupaty.

Mon ami J. Janin visite les deux grands personnages politiques dont 1l désire obtenir les voix.

M. Guizot : — « Je ne vous dissimulé pas, mon cher monsieur, que J'ai pris un engagement. M. Liadières.… — Fort bien, monsieur; vous me mettez à l’aise en me parlant aussi franchement. Je savais bien que j'avais M. Liadières pour compétiteur, et je pensais que Zérérairement je pouvais lui disputer les suffrages de l’Aca-

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démie. — Mais, monsieur, je suis fort de votre avis, vous avez fait vos preuves; cependant, permettez-moi de vous dire que politiquemenf je me trouve lié de la façon la plus étroite à M. Liadières et que c’est pour moi un devoir. Plus tard, je pourrai agir dans un autre sens, ne pas me trouver entraîné par des antécédents de cette sorte, et alors ne doutez pas de mon bon vouloir en votre faveur.»

M. Molé : — «Vous savez, monsieur, qu'il nous est défendu de prendre des engagements...» À ce moment entre dans le salon, derrière un paravent, M. de Falloux que connaissait J. Janin. Ce dernier s'excuse auprès de M. Molé, et dit à mots couverts quil ne peut présenter sa candidature devant un autre candidat. M. de Falloux se récrie et déclare que pour cette fois il ne se porte pas. Alors la conversation s'engage, et M. Molé, qui ne peut prendre d'engagement, donne des espérances au postulant.

Le père Tissot, qui emprunte toujours cent francs à un candidat, se récrie sur les mérites de M. Liadières, sur le soin avec lequel 1l corrige ses premiers ouvrages, et, après beaucoup de compliments au visiteur, il lui laisse entrevoir que bientôt il pourra voter en sa faveur.

M. Hugo ne s'arrête pas à ces niaiseries. « Bientôt, dit-il au postulant, nous serons candidats tous deux. Dans six mois, en effet, l’Académie française n'existera plus. Les académiciens seront élus par des électeurs d’une nouvelle espèce et alors nous verrons. J'ai calculé qu’il y aurait cinq à six cent mille électeurs. Tout individu ayant écrit et signé un article politique dans un journal, tout individu ayant publié une brochure politique ou littéraire, tout écrivain, tout membre d’une société savante sera électeur pour l’Académie française, et cela sur tout le territoire de la République.» M. Victor Hugo tenait ce langage en présence de son second fils : le premier est en prison de par la plaidoiri de son

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illustre père. Or, le candidat qui visitait le grand poète est notoirement légitimiste, 1l s’en est vanté,et M. Hugo, le prenant par le do de son habit, lui a dit : «Porterez-vous donc toujours ce vêtement ? » assimilant ainsi les Bourbons à une friperie. Et puis, comme le candidat discutait les titres de celui-ci et de celui-là, et citait les noms d'académiciens politiques votant pour un blanc ou un bleu, suivant la couleur de leurs opinions, le grand homme s’est écrié en regardant son fils : «Il croit encore à des nuances.» Et bientôt 1l est parti pour indiquer dans un prochain avenir le bouleversement radical de toutes choses; jamais on n’a oui d’énormités pareilles. Et toujours il en revenait à cette conclusion : «C’est la loi du 31 mai qui est le point capital. S1 elle est rapportée, le suffrage universel fera explosion et alors on verra. (Cela veut dire : Je serar le chef de la République.) Dans le cas contraire, il arrivera un cataclysme comme on n’en a jamais vu sur la terre. Il ne restera pas en France un homme et une chose sur pied.» En fin de compte, M. V. Hugo votera pour Alfred de Musset.

Les notes me manquent pour poursuivre aujourd’hui cette galerie pittoresque. Ce qu'on appelle si bien la Glacière académique renferme des éléments de suractivité politique qui n’influent que trop sur l'esprit littéraire de ces messieurs.

On sait que M. Berryer ne se présente pas cette fois-ci. Mais cela sera pour une prochaine vacance. Ainsi va se dénaturant de plus en plus une institution qui, comme tant d’autres, s’altère peu à peu et se prépare à tomber tout à fait. Verrons-nous donc encore cette chute? Eriam periere ruine!

On a pu lire, dans le Constitutionnel d’ de jeudi, un article extrait d'un journal anglais dans lequel on rapporte la conversation de M. le duc de Nemours et de M. Guizot à propos de la candidature du prince de

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