BERLIOZ
propos, produit des triomphes. J'ai connu bien des hommes qui ne devaient leur position, leurs succès, qu'à cette qualité, dont Je suis absolument dépourvu. Mais j'ai des souvenirs d'üne autre espèce. Je me rappelle à merveille les noms de certains individus que je n'ai vus qu’une fois, et souvent dans les circonstances les plus insignifantes.
«L'éducation de famille est la meilleure de toutes. Chez mon père, je voyais tous les jours à sa table ou dans son salon des conseillers du Parlement qui parlaient toujours des affaires soumises à la haute Juridiction de ce grand corps. J'écoutais ces histoires, J'étais familier avec ce langage du Palais avant de songer à prendre la carrière de la magistrature. C’est un immense avantage pour un jeune homme de vivre au milieu de gens qui sont des maîtres pour lui, et des maîtres d'autant mieux écoutés qu'ils n'ont pas la prétention de professer. Un médecin, un artiste, quand ils ont le bon esprit de maintenir leur fils dans la voie paternelle, lui donnent prématurément une foule de connaissances qu'un nouveau venu n’acquiert qu'avec une peine extrême.»
11 décembre 1854.
Elier, je suis allé à la salle de Hertz. On exécutait, sous la direction de Berlioz, un oatorio dont il a composé les paroles et la musique. Cet ouvrage est intitulé : la Fuite en Egypte. I] y a des chœurs, des soli, des duos; en un mot, c’est une œuvre dramatique où la musique Joue le principal rôle.
Le compositeur Berlioz, qui est un des rédacteurs du Journal des Débats, est né à la Côte-Saint-André (Isère). Il est le fils d’un médecin renommé de ce pays. I] fut, après ses études terminées, envoyé à Paris comme étudiant en médecine. Il suivait les cours, les hôpitaux,
les amphithéâtres; mais sa vocation l’attirait ailleurs; cédant à l'entraînement artistique, il était plus assidu aux leçons du Conservatoire qu’à celles de la Faculté. Et un beau jour, au lieu du bonnet de docteur, 1l obtint le grand prix de composition musicale. Son père se fâcha. Il lui refusa l’argent nécessaire. Mais l’autre sut s’en passer. Il fit son chemin, en dépit des ennuis que lui causa son mariage avec miss Smithson, célèbre actrice anglaise. Il a mis en musique divers opéras, mais surtout il a composé des morceaux isolés, fort appréciés d’un certain nombre de connaisseurs.
Berlioz a beaucoup plus d'admirateurs en Allemagne et en Angleterre qu'à Paris. Il a fait les Francs-Juges et Je ne sais quelle autre œuvre, un très beau morceau, pour le retour des cendres de Napoléon, etc. Son nouvel ouvrage est d’un ordre très relevé. Il y a une orchestration savante, des airs délicieux, quelque chose de grand, de passionné, de tendre, en un mot une composition très remarquable. La salle de Hertz contenait tout ce qui brille à Paris aux premièrès représentations. J'y ai vu bon nombre de gens que J'aime, toute la presse, les grands musiciens, les grands chanteurs. J'étais à côté de Duprez, de Mme Viardot. Enfin J'ai passé là deux bonnes heures qui ne m'ont point paru longues, on le croira sans peine.
— Parmi les hasards de ma vie, un des plus singuliers, sans contredit, c'est la présence à’ Blaye de deux hommes qui ont Joué un rôle si considérable dans les destinées de la France, et l'amitié dont ces deux personnages ont bien voulu m’honorer. Bugeaud, alors général de brigade, et Saint-Arnaud, simple lieutenant de grenadiers dans le 64° régiment de ligne, ont franchi rapidement les degrés de la hiérarchie militaire; tous deux sont devenus maréchaux de France; tous deux ont illustré leur vie par une grande victoire, et tous