LE MARÉCHAL DE SAINT-ARNAUD
deux n’ont pas survécu longtemps à cette journée glorieuse qui aura immortalisé leurs noms. Bugeaud, à Isly, a véritablement donné l'Algérie à la France, et Saint- Arnaud, aux bords de l’Aima, aura porté à la Russie un coup qui assure la chute de l’empereur Nicolas. Que le général Canrobert s'empare de Sébastopol, je l'en féliciterai, mais la route qui y mène aura été ouverte par Saint-Arnaud. L'armée moscovite a été abattue par ce pauvre ami.
Parmi les détails que J'ai pu recueillir sur la vie privée de Saint-Arnaud, je note d’abord qu'il est né en août 1810 à Paris, qu'il a été élevé au collège Henri IV, alors lycée Napoléon; qu'il a fait partie de l'expédition du général Fabvier en Grèce, qu'il a été incorporé plus tard dans le 64° régiment de ligne et qu'il a fait la guerre de la Vendée contre la duchesse de Berry. Son bataillon fut désigné pour tenir la garnison du fort de Blaye quand on eut assigné ce fort pour prison à la princesse devenue captive. Saint-Arnaud, à cette époque, 1832-1833, était marié; 1l avait épousé, à Brest, la fille d'un capitaine de vaisseau retraité, M. Pasquier, et son fils était déjà né au moment de l’internement de la duchesse de Berry.
Après la mise en liberté de la princesse, le 64° rég1. ment fut désigné pour aller en Algérie. Saint-Arnaud, qui était devenu l’aide de camp du général Bugeaud, et plus encore son ami, obtint de l'avancement, :1l assista à la prise de Constantine, 1l y fut blessé, se rétablit et parvint aux plus hauts grades.
Il eut en Afrique divers commandements; l'appui du général Bugeaud le suivait partout, et quand, après la bataille d'Isly, celui-c1 fut devenu maréchal gouverneur général de l'Algérie et tout-puissant auprès du roi Louis-Philippe, il confia à son élève, son ami, des postes de choix où le jeune officier supérieur déployait les plus brillantes qualités de l'esprit. Son cou-
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rage était à toute épreuve, 1l brilla même à côté de Lamoricière, de Morris, de Renaud, de Changarnier. J'ai vu tous ou presque tous ces hommes de guerre chez le maréchal; tous reconnaissaient sa supériorité, son génie militaire; tous s’honoraient de servir sous lui, d’être ses élèves; mais quelques-uns n’ont pas conservé pour ce guerrier illustre les sentiments de reconnaissance qu'ils lui devaient à tant de titres. Saint- Arnaud, lui, ne s’est jamais démenti. Bugeaud était pour lui un père, mais le fils ne fut pas un ingrat, et jusqu’à son dernier jour il a gardé dans son cœur le souvenir de cet homme qui l'avait tant aimé. | Peu d'individus possédaient à un plus haut degré la séduction qui entraîne, l'esprit qui charme, le caractère qui subjugue; Bugeaud était complètement entraîné, charmé; Saint-Arnaud s’emparait de lui complètement, subitement; le général avouait cette faiblesse; 1l ne s’en défendait pas, au contraire, il se sentait heureux d’être ainsi subjugué. Le général reconnaissait volontiers les imperfections de son favori; 1l le grondait doucement de son luxe, de ses dépenses folles, mais en même temps il convenait volontiers que personne ne savait mieux mener la vie élégante et qu'elle ne convenait à personne mieux qu’à son cher Sant-Arnaud. Îl était né grand seigneur, prodigue, brillant, généreux, fait pour rendre heureux et content son entourage, pour attirer dans sa sphère élégante une foule d'étoiles secondaires, satellites obligés de cet astre brillant qui aurait dû ne se coucher Jamais. Saint-Arnaud était devenu veuf avec un garçon et une fille fort Jeunes tous deux. Sa femme, morte à Nogent, au-dessus de Vincennes, fut vivement regrettée, sincèrement pleurée; puis la guerre africaine remplit tous ses instants. Appelé à Paris en 1848, il faillit être tué sur le quai Pelletier, près la Grève, par les émeutiers, qui le conduisirent à l’Hôtel-de-Ville, par-