‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 53 sur 170 · NAPOLÉON · texte numérisé non relu

NAPOLÉON

Crimée. IT vainquit l'ennemi à la première rencontre; hélas ! ce devait être la dernière pour lui, et les lauriers du vainqueur sont couverts de crêpes de deuil. Mais on ne pouvait pas mieux mOurir, la gloire lui est apparue, elle l’a consolé, il a dû mourir sans regret.

14 décembre 1854.

À en croire les survivants, le monde parisien sous Napoléon fut loin d’être gai. On organisait bien des fêtes, mais tout cela se faisait par ordre, et comme le disait un ami de M. de Sainte-Aulaire, les réceptions n'étaient pas autre chose que des revues où il y avait des dames. Et ce qui rendait surtout froide et triste la moindre réunion, c'était la variation d'humeur chez le maître. Tantôt préoccupé par quelque plan nouveau, ou simplement par un démêlé de famille, il deméurait morose, silencieux, ne cessant de parler affaires que pour lancer une boutade déplaisante.

Tantôt, au contraire, il semblait redevenu un simple cadet, causant, riant, plaisantant même; mais alors, comme on n'était point habitué à ces nouvelles façons et qu'on trouvait même un peu de sécheresse dans cette gaieté, elle ne devenait jamais communicative, et personne n'osait se mettre à l'unisson.

L'empereur ordonnait à ses maréchaux de recevoir beaucoup. Il se rendait lui-même souvent à leurs fêtes, et, je le répète, tout cela se faisait par ordre; quand l'empereur était content, les maréchaux se félicitaient entre eux, comme s'ils eussent été sur le champ de bataille : « Tant mieux! l'empereur est content, notre manœuvre a bien marché.»

Un soir, — le chancelier tenait ces détails d’un témoin oculaire, — dans une fête particulièrement brillante chez l’archichancelier, l’empereur tint un cercle

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privé, c'est-à-dire qu'il se reposa quelques instants de la chaleur dans une pièce écartée. Il était fort gai, très animé, et voulait rire avec tout le monde. Il vint à parler de la mauvaise humeur, puis de là disserta sur la colère. « Je n'admets point les chefs irritables et qui le laissent voir, dit-il; les impressions sont contagieuses, et même dans les circonstances les plus terribles le véritable chef doit paraître à son aise, dominant la situation. Cette égalité d'humeur, personne ne la possède d’ailleurs, et moi-même, bien des fois, je me suis fait violence pour apaiser un emportement trop subit et trop ardent. Larrey, qui est là, à ne rien dire, en sait quelque chose. »

Eh bien, le témoin de cette conversation s'étant 1informé, il apprit cette chose extraordinaire que pendant la campagne d'Autriche Larrey avait failli être fusillé. Des hommes d'un régiment avaient été tous blessés de la même façon à la main, et pour les chefs 1l n’y avait aucun doute que ce ne fussent là des mutilations faites à dessein pour ne plus combattre. Or, c'était un chapitre sur lequel le maître n'entendait pas plaisanterie. Quand Larrey vint lui dire que, de l’examen des plaies et de l'enquête faite par lui, il résultait que le fournisseur des fusils seul était coupable, Sa Majesté se mit dans une colère terrible. M. de Larrey, quoique très bon, est du Midi; il s'emporta de son côté, et la chose eût pu finir très mal si, à Ja réflexion, et après de nouvelles recherches, on n'eût pas trouvé que Larrey avait raison et que les fusils, comme il le disait, avaient éclaté, par suite de mauvaise fabrication, dans la main des soldats.

20 décembre.

J'ai diné hier chez Mme de Boigne, fort agréablement, mais en petit comité.

MR CT nd *

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