‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 54 sur 170 · M+DE NOAILLES —. M. BERRYER · texte numérisé non relu

M+DE NOAILLES —. M. BERRYER

M. le chancelier nous a dit qu'il avait assisté le matin à la séance de l’Académie française, qu'il y avait vu M. Thiers, lequel vient rarement, et que le susdit Thiers a pris un si gros embonpoint qu'il ressemble à une boule. Il est jaune en proportion, mais cela ne l'empêche pas de parler; il a été très vif, très amusant à cette séance et particulièrement aimable pour M. le chancelier. M. le duc de Noaïlles, qui est à Maintenon en ce moment, vient aussi à l’Académie; grace au chemin de fer qui le dépose à sa porte, 1l peut assister à la séance et retourner dîner chez lui. Ce personnage, qui n'est pas beaucoup plus grand que M. Thiers, devient fort gras. Et là-dessus on se récrie sur ces grosses bedaines si mal placées au milieu d'hommes de petite taille. «Si pareille aventure arrivait à monsieur le chancelier! dit quelqu'un. — Oh! moi, je n'ai Jamais pu m'arrondir, et désormais je n'en aurai guère le temps. À mon âge, maigrir est l'indice d’une souffrance; mais, par bonheur, je conserve ma tournure intacte. J'ai beaucoup chassé dans ma Jjeunesse; Je marchais intrépidement et J'ai toujours été fort leste. J'ai couru des journées entières avec un fusil et un chien, sans me plaindre de la fatigue.»

— On a lu à l'Académie une lettre adressée par M. Villemain à M. Berryer, à propos du discours de réception de celui-ci. Depuis dix-huit mois que M. Berryer est membre de l’Académie, il n’a pas encore eu sa séance d'admission publique, et cela parce qu'il ne veut pas faire de discours. Les grands orateurs n’aiment pas écrire. M. Berryer refusant toujours s’est tiré d'affaire par ce mot singulier : /e ne sais m1 lire ni écrire! Les habitudes d'avocat sont pour l’improvisation perpétuelle; comment consentir à composer un morceau qui devra être lu et qui sera écouté de façon à effrayer un peu l’auteur de cette pièce solen-

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nelle? Le lendemain, les journaux doivent la reproduire, et en pareille affaire le public a le droit de se montrer difhcilee On comprend combien ces formes nouvelles répugnent au grand parleur; 1l ne s’agit plus ici de se laisser alleraux caprices de cette faconde inépuisable qui remplit le prétoire d’une cour d'assises ou la salle des députés, il faut soigner son style, châtier l’expression, dire bien, bien penser et surtout suivre logiquement un sujet qui vous resserre dans des limites plus ou moins étroites. C’est en ce sens que M. Berryer a dit avec finesse qu’il ne savait ni écrire mi lire.

Quand il faudra lire son discours, 1l se trouvera enfermé dans une phrase, il ne pourra s’abandonner aux hasards de l'inspiration, remplacer par un geste brillant, un éclat de voix sonore la pensée absente, en un mot faire de l’avocasserie, métier commode pour les initiés, mais qui n'est pas de mise au sein de l’Académie. Cédant à une crainte bien motivée, 1l est parvenu à reculer le terme fatal, mais 1l faut en finir, il n'est pas possible d’esquiver cette redoutable séance, 1l faut que le public soit mis à même de connaître le nouvel académicien.

M. Villemain, secrétaire perpétuel de cette savante compagnie, a été chargé de poursuivre l'affaire; il y est parvenu à son honneur. Voici comment il a manœuvré. Evidemment, le plus anciennement nommé doit parler le premier, mais comme ce premier qui est M. Berryer ne veut rien dire, les autres seraient forcés de se taire, si l’on ne parvenait pas à vaincre cette résistance déjà si longue.

Mgr Dupanloup est prêt, il demande à payer son tribut, mais M. le secrétaire perpétuel a écrit à l’avocat muet : «Mon cher confrère, si vous voulez céder votre tour à Mgr d'Orléans, celui-ci en sera très reconnaissant, mais 1l ne consent à accepter ce sacrifice de votre part qu'autant que vous aurez désigné vous-même

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