‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 6 sur 170 · BIOGRAPHIE VII · texte numérisé non relu

BIOGRAPHIE VII

jugement, l'expression raisonnée de ses goûts, et l’homme, pour peu que sa nature s’y prête, acquérant en revanche une fleur de pofitesse et de distinction, qui accuse tout de suite dans le monde la source d’où elle émane.

On sait que la duchesse accoucha dans sa prison d'une fille. Quand elle quitta Blaye, Ménière l’accompagna en Sicile, où tendait le but de son voyage. Après six mois entiers passés auprès d'elle, 1l n’est pas encore sûr de lui; sa modestie hésite; elle lui interdit de rechercher s'il a su trouver grâce. «Quelques paroles bienveillantes, écrit-il à la fin du second volume de son /ournal, m'ont fait penser que la princesse rendait justice à ma neutralité politique et accordait au médecin une attention qu’elle eût refusée à l’envoyé du gouvernement.»

En revenant en France, Ménière visite les principales villes d'Italie : Pise, Lucques, Florence, où 1l va saluer les statues de Dante, de Michel-Ange, de Galilée. Il passe par Venise, y aperçoit Chateaubriand, qui lui paraît usé et bien las; traverse Vérone et Milan, franchit le Simplon et rentre à Paris. Son absence totale avait duré sept mois.

Le voilà réinstallé dans son centre, ayant repris, avec le tablier de clinicien, ses habitudes professionnelles. La salle d'hôpital, où il faisait fonction de chef de clinique de Chomel, lui constituait quand même un changement de décor un peu brusque et d’une grâce moins attrayante. Il l’accepta avec un regain d'entrain, sa mission de confiance auprès d’une Altesse séduisante et gracieuse lui ayant créé comme un raJeunissement de dévouement et de zèle.

Et puis, c'était aussi le collier imposé du titre. Notre agrégé professa à la Faculté le cours d’hygiène; plus tard, il fut temporairement chargé du

viii JOURNAL DU D' PROSPER MÉNIÈRE

cours de clinique en place de Chomel. Inutile d’ajouter qu'il s'acquitta supérieurement de sa tâche : les connaissances solides qu'il possédait étaient répandues dans des leçons d’une érudition aérée et qui pénétrait, maintenait sans cesse en éveil l'attention des auditeurs par des aperçus indépendants et l'inattendu des rapprochements.

Le charme est si grand qu'on ne s'étonne même pas de voir M. Ménière appelé à la chaire d’accouchements, où il supplée, quelque temps après, le professeur Paul Dubois. Le conseil de la Faculté connaissait le talent d'exposition de l’agrégé et était assuré par expérience du fruit des leçons.

En 1835, voici venir une mission d'hygiène sanitaire. Ménière est dépêché dans les départements de l'Aude et de la Haute-Garonne, avec charge d’empêcher l'extension d'une épidémie de choléra qui venait d'être signalée. Le bonheur avec lequel il mène à bonne fin son voyage le fait à ce moment nommer chevalier de la Légion d'honneur.

Il restait à monter les échelons du professorat et des hôpitaux. Ménière les gravit prestement et sans effort. Le don de la parole, l’art de disposer les perspectives d’une leçon, de mettre en lumière les premiers plans, de rejeter dans la pénombre les portions moins essentielles, 1l les possédait, et, à savoir égal, mieux qu'aucun de ses concurrents.

Sa thèse de professorat sur les cosmétiques eut son heure de célébrité (1837). Il fut classé au premier rang, avant Piedagnel pour les hôpitaux, avant Royer-Collard pour la chaire d'hygiène, qui était celle qu'il briguait. Fut-il nommé? Non pas.

Quelle erreur de s'imaginer qu’on arrive à un concours par la voie du mérite! Il est des chemins plus unis et qui conduisent avec une autre célérité à des-

Page 1