‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 7 sur 170 · BIOGRAPHIE IX · texte numérisé non relu

BIOGRAPHIE IX

tination. Un grand nom vaut mieux qu'un classement en première ligne. Il saute les barrières.

À la chaire d'hygiène, Ménière avait pour compétiteur Royer-Collard, le fils du grand, du célèbre Royer-Collard. Comment le choix pouvait-1l être douteux? Ménière eut la satisfaction de passer un concours supérieur et Royer-Collard celle d’être nommé.

Pour les hôpitaux, une raison d’un autre ordre, mais tout aussi humaine, vint se mettre en travers. Piedagnel, le brave, le constant, l'éternel Piedagnel en était à son dixième ou onzième concours (1837). Ménière affrontait les épreuves pour la première fois. La justice était pour lui, l'humanité plaidait en faveur de l’autre. Les juges se montrèrent généreux et bons. Le vainqueur qu’ils proclamèrent fut Piedagnel.

Et Ménière sourit. Il savait que la justice n’est pas de ce monde et que, pour s’abuser, les hommes cultivent le mirage des mots. Leurs vues ne sont jamais dégagées de préventions; la partialité leur est une infirmité de nature. |

Pour la dissimuler, ils ont prescrit une manière de Jugement sur les épreuves du candidat, et c’est un trompe-l'œil qui a été institué. Un concours n'est que cela. Il fait miroiter aux regards le grand mot de justice et empêche de voir les ressorts cachés qui motivent les décisions : l’intérêt personnel et les idées préconçues. Un juge se prononce rarement d’après l'équité : ses arrêts sont pour l’ordinaire dictés dans le sens de son propre avantage et de ses préjugés. La Justice des concours procède de la même illusion que la devise inscrite sur nos monuments publics : Liberté, Egalité, Fraternité. On a les mots; cela dispense de la chose.

En haut Leu, on s’aperçut bien un peu de la lacune. Le concours du professorat fut aboli : mais Mé-

x JOURNAL DU D' PROSPER MÉNIÈRE

nière n'avait cure de hasarder une nouvelle tentative. Il était placé ailleurs et en position autrement indépendante. Guéneau de Mussy l'avait fait nommer médecin en chef des Sourds-Muets, à la place que la mort d’Itard venait de laisser vacante (1838). Son mariage la même année avec Mile Becquerel, fille de l’illustre membre de l’Institut, acheva de marquer sa voie. Il entrait dans la deuxième partie et la plus brillante de sa carrière.

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Les hautes amitiés qui allaient à Ménière étendirent leur cercle déjà large. Il avait été lié avec le cénéral Bugeaud, Orfila, Chomel, Cruveilhier, Guéneau de Mussy, Bérard. Le voilà qui entre dans l'intimité du chancelier Pasquier, du marquis de Sainte- Aulaire, de Jules Janin. Le milieu de cette atmosphère intelligente et distinguée lui réserva toujours un coin de prédilection, celui où il rencontrait Orfla et J. Janin : les deux hommes dont les occupations distinctes se réfléchissaient dans une sympathie correspondante de son esprit et bien qu'ayant pénétré tous deux par des voies différentes, l’un par la voie scientifique, l’autre par celle des lettres, trouvaient en lui une âme dont la double pente était apte à les comprendre et à les aimer. Balzac, qui l'avait félicité dans une lettre charmante de sa mission à Blaye, le fit figurer dans sa Peau de chagrin, sous les traits sympathiques de Prosper, l’interne de l’'Hôtel-Dieu. Mais quel grand homme est exempt de petitesses! Balzac n'aimait pas Janin. Il était jaloux de l'affection que lui portait Ménière. Son ressentiment se manifeste;

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