M. BILLAULT
soyaient, comme on dit, faisant payer aux clients et la parole et les écrits, et enfin il en revenait quelque chose aux pauvres jeunes gens qui vivotaient à Nantes. «Ah! le bon temps, que ce temps de misère! disait M. Billault, mais qu'il est dur quelquefois de ne pas avoir un sou dans sa poche!» M. Billault s’est marié à Nantes, étant encore fort jeune, à une demoiselle Bourgault, fille d’un armateur riche, et dès lors sa fortune commença à poindre; il était un des avocats les plus répandus de Nantes et de toute la Bretagne, mais l’ambition lui vint, comme à tant d’autres; 1l fut élu par le collège électoral d’Ancenis, il vint à Paris et se rangea tout naturellement dans l'opposition, c'était la seule marche à suivre pour les hommes d'avenir.
« J'étais bien Jeune alors, nous disait-1l, J'avais un vif désir de me faire un nom; je regardais les orateurs, ceux qui avaient le plus d'influence sur la Chambre, et quand j'ai vu M. Odilon Barrot, la main dans son gilet, le front haut, gourmander le ministère, faire la leçon aux députés, je pensai que c'était la vraie manière d'agir et Je ne tardai pas à trouver l’occasion d’en user. Mais, hélas! quel fiasco ! il me fallut quitter la tribune, et en regagnant mon banc j'entendais des collègues dire : «Bon! en voilà encore un de coulé!»
« Je suis revenu à flot, en dépit de ce pronostic. J'ai fait une rude guerre à M. Guizot. Il est tellement nerveux, si peu maître de son visage, que cent fois dans ma carrière parlementaire J'ai usé du procédé suivant pour savoir ce que Je voulais connaître. Les ministres étaient là, au premier banc, en face de la tribune, l’orateur setrouvait face à face avec eux. Il m'avait toujours paru facile de lire la physionomie de M. Guizot; quand je voulais savoir une chose sur laquelle J'avais des doutes, je m'adressais directement à lui, je lui disais en le regardant : «Auriez-vous osé faire ceci, dire cela, prendre telle mesure?» Si cela n’était pas, M. Gui-
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zot se redressait vivement et dans sa personne repoussait ma supposition. Dans le cas où J'avais touché le but, je voyais sa physionomie s’altérer, sa tête s'incliner, et alors, sûr de mon fait, je m'écriais : «Eh bien, ces «choses, vous les avez commises, J'en suis certain, Je «les affirme, osez me démentir!» Il s'est constamment laissé prendre à ce piège. Cest un personnage trop émotif pour avoir beaucoup de courage!»
J'ajoute ceci (moi). Dans ces derniers temps, un pauvre écrivain vivant de scandale a fait une biographie de M. Guizot; il a pénétré dans sa vie privée; son pamphlet envenimé a eu un grand retentissement, surtout à l'étranger, et M. Guizot n'a pas réclamé; il n'a pas fait un procès à son insulteur, espérant que le mépris ferait justice de ces infamies. Les gens bien informés prétendent que cette conduite de M. Guizot est un parti pris, il fuit ces luttes où 1l est en Jeu trop directement, il laisse des propos calomnieux sans réponse. Ce silence est pris pour un aveu, ce qui lui fait beaucoup de tort. On a dit, par exemple, que son mariage avec Mme de Meulan n'était qu'une spéculation; qu'il ne corrompait pas lui-même les électeurs, mais que son chef de cabinet était un corrupteur actif, agissant sous le patronage avoué de son maïtre. C'est là une injure énorme qui devait être aéférée aux tribunaux, mais M. Guizot se croit au-dessus des atteintes des pamphlétaires, et il a tort. Revenons à M.Billault.
«Il y a du plaisir à être le fils de ses œuvres, à faire sa fortune, à ne rien devoir qu’à soi-même. Je ne comprends pas qu’on puisse oublier son origine, c'est se priver du plaisir de raconter ses misères et ses luttes, les obstacles vaincus, les triomphes, les déboires, tout ce drame qui vous tient au fond des entrailles.»
Un de nos convives, conseiller à la Cour de cassation, camarade d'enfance et d'études de M. Billault, le taquinait sur ses succès dans le monde, sur les tenta-