‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 65 sur 170 · M. DE MORNY · texte numérisé non relu

M. DE MORNY

tances singulières de sa vie politique. Audacieux spéculateur, il a fait et défait sa fortune à plusieurs reprises, 1l est aussi grand seigneur que possible, ne comptant jamais, naviguant toujours, toutes voiles dehors, sur l’océan industriel, subissant les revers avec une rare philosophie et ne s’enorgueillissant pas des succès; brave et dévoué, plein d’entrain en toutes choses, ambitieux en riant, et peut-être ne reculera-t-1l pas dans la revendication de son état civil, même avec la certitude de déshonorer sa mère. Les grands intérêts étouffent tout autre sentiment. Il a eu un beau moment dans sa carrière publique; c’est celui où il se sépara violemment de son frère, le président de la République, alors qu'il était son ministre. C'était à propos de la confiscation des biens de la famille d'Orléans. Il y avait là du courage, de la justice; mais cet acte d’indépendance ne l’a pas brouillé avec le maître. Aujourd'hui, M. de Morny, président du Corps législatif, est concessionnaire ou directeur de la plupart des branches nouvelles de chemins de fer; il tient en ses mains la moitié des finances de la France; 1l est tout-puissant. Qui sait si, un Jour, 1l ne portera pas le nom de Napoléon IV? Etrange roman que la vie de ces deux enfants de la reine Hortense, frères de mère, et tous deux, dit-on, étrangers au mari de cette mère!

— La grande exposition sera une vraie merveille, je vous l’assure; rien que la section des beaux-arts compte plus de quinze mille numéros. Il est décidé que l’on payera plus ou moins, suivant les jours et les heures, mais on payera toujours. La méthode anglaise l’emporte, et c'est assez bien vu. Le plaisir ne doit-il pas toujours s'acheter ?

18 février 1855.

Mon pauvre ]. Janin est toujours souffrant; ce rude hiver l’'éprouve fort. Il a les bronches très embarras-

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sées, la peau irritée, la goutte voltige autour de ses pieds, et cet ensemble est assez fâcheux pour le retenir au gîte. Ainsi s’avancent les incommodités de l’âge et de cette constitution si replète. Il ne peut sortir, marcher, faire de l'exercice, prendre l’air, toutes choses très utiles à son hygiène, et ces privations ont pour lui beaucoup d’inconvénients. La cinquantaine avec un pareil embonpoint constitue une véritable difficulté de vivre, et le cher ami prend ses maux en patience admirable. Il se console en travaillant, en lisant; il est fort entouré; les amis lui sont fidèles. Mais tout cela ne vaut pas un rayon de soleil et une promenade à pied sur le bitume des Tuileries.

Sa réputation d'écrivain est si bien établie qu'il est à ma connaissance positive que tout récemment le directeur d’un grand journal lui a offert 15,000 francs par an pour faire le feuilleton du susdit journal. Janin a refusé tout simplement; rien ne pourrait l’enlever aux Débats, qui lui donnent à peine la moitié de cette somme. Ce sont là des façons d'agir que personne ne sait, mais qui montrent bien la valeur réelle d'un homme comme lui. Ah! si jamais J'ai l’occasion de rendre justice à ce caractère, je ne la perdrai pas. Le public saura tout ce qu'il y a de noblesse et de désintéressement dans ce cœur qui a été jugé si mal, qui est si peu connu et qui ne cède jamais qu'à de bonnes et pures impulsions.

19 février 1855.

Hier, dans l’après-midi, je suis allé faire visite à M. le chancelier. Les rigueurs de cet hiver le retiennent chez lui, ses amis lui font compagnie, je le trouve toujours fort entouré, et par exemple j'ai compté au moins onze visiteurs au moment où je suis arrivé au-

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