‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 66 sur 170 · M°° DE BOIGNE · texte numérisé non relu

M°° DE BOIGNE

près de l'illustre vieillard. Mme de Boigne était là, bien établie dans un fauteuil, animant de sa douce gaieté cette réunion de fidèles. Une femme en pareil cas est une bénédiction. [4 chambre d’un malade est le vrai domaine où règnent ces anges; leur présence dissipe les ennuis, calme les douleurs, rend la vie plus facile. Et voyez comme le public adopte les liaisons exceptionnelles dont Paris offre d’assez nombreux exemples! Ces sortes de mariages philosophiques, extra-légaux, prennent aux yeux du monde, si sévère d'ordinaire pour ces arrangements à l’amiable, un caractère de bonne grâce, de politesse, qui les rend presque respectables et dont personne ne songe sérieusement à s'offusquer. Souvent même ces associations existent du vivant et de l’aveu tacite des titulaires du ménage. On ne veut plus voir en cela qu'une sympathie tendre, un concours intelligent de deux âmes que le sacrement n’a pu réunir à temps. Les vieilles amitiés comme celle dont je parle et qui peut servir de modèle en ce genre sont un des plus forts arguments pour ou contre le mariage : pour, quand elles se trouvent par-devant M. le maire; contre, si M. le curé n’a pu les bénir. Hélas ! que ces douceurs de la tendre amitié sont rares! Quelle perfection quand on les goûte! Quelle amertume quand elles sont absentes ou perdues, quand rien ne peut les rappeler! Mais laissons la théorie, voyons ces cœurs privilégiés à l’œuvre et, par exception, pénétrons dans ce sanctuaire où le chancelier et Mme de Boigne cultivent depuis si longtemps l'intimité discrète d'un commerce si doux.

Je ne vous ferai pas l’histoire de cette liaison, que le temps a consacrée et presque légitimée. Ces deux vieillards, attachés l’un à l’autre, se soutenant mutuellement dans le rude sentier de la vie, présentent le modèle accompli de ce que devrait être un bon ménage. Ils sont tous deux intelligents, riches, de grande race; tous deux

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honorés dans le plus grand monde, ils se prodiguent sans cesse les plus délicates attentions, ils se parlent toujours comme devraient se parler les vrais époux, et ce commerce de politesse exquise, de tendresse amicale, n’a rien de la fadeur des amours de certains maris qui trompent leurs femmes en les cajolant, de certaines femmes qui n’en sont pas moins coquettes tout en disant : #10n chou, mon gros père ou tout autre vocable de M. et Mme Denis Je m'arrèterai 11 ne voulant pas pousser plus loin la comparaison.

M. le chancelier et Mme de Boigne ne sont pas les seuls qui aient atteint ce degré de perfection M. le comte M... dit-on, et Mme de C... ne leur cédaient en rien sur ce chapitre. M. de Chateaubriand et Mme Récamier appartenaient à la même classe d'heureux amis. Il en est d’autres encore que je pourrais citer, mais cela suffit. Je dois faire observer que cs alliances ont besoin de l’action du temps; que lui seul leur donne cette puissance et cet éclat; que la vieillesse peut réclamer ces sortes de privilèges, parce que, seule, elle donne à ces couples une exemption de motifs non avouables. L'âge épure tout.

Il n'y a plus au déclin de la vie ni passions grossières, n1 petites intrigues. M. le chancelier est rentré dans le giron de l'Eglise; il pratique, il est au mieux avec le curé de sa paroisse. Pense-t-on que celui-ci aurait songé à demander la rupture d’un lien que la morale réprouve, si la parfaite connaissance de cette union si douce lui eût paru mériter un reproche? Mais n’allons pas plus loin dans cette voie de recherches intimes; laissons chacun dans sa liberté plénière et passons à un autre chapitre.

Parmi les personnes qui se trouvaient auprès de M. le chancelier, j'avais remarqué un grand colosse blond connu de longue date, M. Arthur Beugnot, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres,

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