NAPOLÉON I — CORVISART
pour cause cette cuisine de hasard que les empereurs eux-mêmes sont forcés de subir. Voici un fait considérable qui a été causé par un de ces oignons égarés après la bataille de Dresde, l'empereur improvisa un orand mouvement stratégique, qui devait avoir pour résultat de couper le centre des armées ennemies et de détruire la ligne de défense des Autrichiens. Il fallait pour cela pénétrer en Bohême, s'emparer des défilés de cette province. En conséquence, l’ordre de départ est donné. Le général Vandamme commande l’avantgarde, il s’avance, espérant tourner et surprendre un corps d’Autrichiens; l’empereur part le lendemain matin, Corvisart le suit peu de temps après. Mais 1l était à peine à deux lieues de Dresde quand il rencontre les fourgons de l’empereur qui rétrogradent. Etonné, 1l s'avance et trouve Sa Majesté arrêtée dans une auberge, en proie à des accidents terribles, se croyant empoisonnée, mais au fait ayant mangé une soupe dans laquelle il y avait de l'oignon. Il résulta de ceci qu'il fallut revenir à Dresde. Le général Vandamme, allant de l’avant et non soutenu, au lieu de prendre, fut pris; la grande manœuvre n'eut pas lieu, et les Autrichiens se rallièrent; ce qui rendit la guerre plus longue et plus terrible. Encore un grave événement dû à une petite cause, et 1l y en a bien comme cela dans l'histoire des empires.
— C'est le grain de sable qui arrêta Cromwell, dit Saint-Marc-Girardin, faisant allusion à un mot sublime de Bossuet dans l’oraison funèbre de la reine d'Angleterre. Ici c'est un misérable oignon (ma bête noire), c'est un dégoût naturel qui vient contrarier les grandes vues d’un homme de génie. N’est-il pas singulier que la plupart des grands événements de l’histoire se soient trouvés à la merci d’une indigestion? Que de belles choses en littérature, dans les arts, ont tenu à ce que l’homme qui faisait ce chef-d'œuvre se
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portait bien quand l'inspiration lui est venue? Le moral a grand besoin du physique, en vérité, et quand ce dernier fait banqueroute, l’autre est bien près de faillir. I1 y avait bien des réflexions philosophiques à faire sur ce sujet, mais passons; J'ai à prendre note d’un autre accident non moins bizarre.
M. Saint-Marc-Girardin a dit au chancelier : « J'ai vu dans les Mémoires de Rœderer un fait qui m'a paru singulier. C’est l’indication du sentiment de jalousie que l’empereur éprouvait à l'égard de son frère Joseph. Marie-Louise, courtisée par Joseph, qu'y a-t-1l de vrai là dedans? Je n'en avais jamais entendu parler jusqu'ici. — Le fait est certain et je l’ai écrit quelque part, mais non publié. C'est Ià une des indiscrétions de Rœderer, mais elle eût pu venir d'autre part. Voici ce que je sais de positif sur ce point :
«En 1815, alors que l’armée des ennemis alliés était aux portes de Paris, le soir même où nous devions aller au camp des souverains pour traiter officiellement de la reddition de la capitale et afin d'obtenir des conditions aussi favorables que possible (j'étais alors préfet de-police), je vis entrer chez moi le duc de Rovigo, portant un grand portefeuille. Il me dit « Gardez cela, cachez cela, c'est très important. — Mais, «lui dis-je, tout à l’heure mon hôtel va être occupé «militairement. Mettez ce portefeuille chez vous. — Ma «maison sera également gardée, je ne sais où je pour- «rais cacher ce dépôt. — Mais qu'est-ce que c'est? — «C’est ma correspondance intime avec l’empereur. Au «surplus, si vous apercevez un danger pour ce dépôt, «donnez-moi votre parole d'honneur que vous le brû- «lerez.» Je le promis et 1l s’en alla. Nous devions partir à dix heures du soir pour nous rendre au camp des alliés, mais 1l y eut des retards tels que j'attendis jusqu'à deux heures du matin. Pendant ces longues heures de solitude, j'eus la pensée de visiter ces papiers. Je