MARIE-LOUISE.— JOSEPH BONAPARTE
tombai sur une des dernières lettres écrites par l’empereur et elle avait trait à cette jalousie. Le maître faisait de vifs reproches à Rovigo de son manque de surveillance; il citait néfamment une occasion dans laquelle Joseph et Marie-Louise étaient restés seuls plus d’une demi-heure !
«Ce fait, nouveau pour moi, me frappa; il m'expliquait certaines choses que Je n'avais pu comprendre, et Jen tins bonne note, mais je n’en ai Jamais parlé. Je peux le faire aujourd'hui (1), puisque le voilà imprimé tout au long. Au reste, 1l y a une autre confirmation venant de source non moins authentique. Vous savez que tout récemment l’on a résolu de refaire l’histoire de Napoléon à l’aide de documents officiels, et pour cela on a cherché partout des renseignements dans les archives publiques et même dans les tiroirs les plus secrets des bibliothèques particulières. Le gouvernement a prié les personnes possédant des pièces de quelque valeur de les communiquer à une commission nommée à cet effet. Or, la famille de M. de Mennevai, poussée par un motif quelconque, a cru devoir remettre à cette commission une immense quantité de papiers de la plus haute importance; car M. de Menneval était le secrétaire intime de l’empereur; 1l avait la connaissance parfaite de toutes les choses privées, et 1l se trouve dans sa correspondance, qui a été étudiée par M. Mérimée avant d'être remise, des choses très positives sur cette Jalousie de l’empereur contre son frère Joseph. Ainsi, ce fait ne peut être contesté, il y a à cet égard des témoignages très concordants. Ce n'est pas, d’ailleurs, un grand bénéfice pour la postérité, de connaître ces misères des hommes les plus haut placés sur la scène du monde.»
(1) Le fait se trouve, en effet, relaté dans les Mémoires du chancelier Pasquier, t. Il, :p. 232 et 238.
192 JOURNAL DUGD OP MÉNIÈRE
M. Saint-Marc-Girardin a pris congé du duc en le remerciant vivement de tous ces détails si pleins d’intérêt. Les hommes qui écrivent, qui ont à la fois un journal comme celui des Débais et une chaire à la Faculté des lettres, ont souvent recours à ces répertoires universels, à ces survivants des anciens temps qui ont tout vu, tout su, tout recueilli; à ces sources fécondes ils puisent des anecdotes, des histoires qui jettent un grand Jour sur beaucoup de personnages, et je ne serais pas étonné que le susdit journaliste-professeur tirât bon parti de ces récoltes faites en causant.
Ainsi M. Saint-Marc-Girardin prépare peut-être un article critique sur le livre de M. Rœderer, et nous verrons bien. Les maîtres eux-mêmes font comme moi; ils écoutent ces oracles d’un autre siècle, ils s’enrichissent des miettes tombées de la table de ces convives fameux. M. le duc Pasquier est sans contredit le plus riche de ces hommes d'Etat, et, pour moi, je voudrais être appelé à tenir la plume sous sa dictée pendant un an. Je suis assuré que le public y gagnerait beaucoup, mais le célèbre chancelier n’entreprendra pas une pareille besogne. Il se sera contenté, vraisemblablement, de traiter avec détail certains points essentiels, mais il l'aura fait en publiciste, en historien, non en chroniqueur, et le monde sera privé de ces choses de haut goût qui font si bien passer la fadeur des affaires sérieuses. Pour moi, j'aime mieux la truffe que le dindon!
L'autre soir, chez Mme de Boigne, il y avait une dame dont je ne sais pas le nom, contemporaine ou peu s'en faut de la maîtresse de maison. La susdite dame a une levrette charmante, bien abritée sous un joli paletot bleu, et cette petite bête est au mieux avec Mme de Boigne. Celle-ci ayant soulevé le couvre-pied en dentelle, la levrette s’est élancée sur le lit et a pris place en habituée de ces lieux. « Ah! ma chère, vous