V DE CORMENIN — CAMILLE DOUCET
pouvez la laisser monter sur votre lit... on lui a fait les ongles ce matin... ça m'a coûté cinq francs. Ainsi ne craignez rien pour votre couvre-pied.» Nous avons ri de la précaution, mais la maîtresse de la chienne nous a démontré qu'il y avait économie à payer le pédicure, car, sans ce soin, la bête déchirerait bien des choses d’un plus grand prix. Singulier exemple de la servitude volontaire qu'on subit de la part des bêtes familières.
Dîner hier chez M. de X... — Le maître de la maison nous a dit : «J'avais ce matin une audience de l'empereur. Devinez qui j'ai trouvé dans le salon d’attente?» Personne ne devinait. M. X... a dit : «Eh bien c’est M. le vicomte de Cormenin, ce grand ennemi de la royauté constitutionnelle de Louis-Philippe, celui qui à tant fait de mal par ses pamphlets, sous le pseudonyme de Timon, le grand adversaire de la liste civile de l’ex-ro1; oui, M. de Cormenin, qui est devenu s1 républicain en 48, qui aujourd'hui fait sa cour au chef de l'Etat.
Ces variations bizarres sont choses communes en ce temps. Ainsi, M. Lebrun de l’Académie française a longtemps fait chorus avec les ennemis de l’empereur, et puis, tout à coup, on a su par le Moniteur qu'il était nommé membre du Sénat. Cela a fait Jeter les hauts cris aux personnes qui l’avaient vu et entendu partager leurs sentiments hostiles; M. le chancelier lui-même en a été assez suffoqué. Mais on a fini par en prendre son parti, et le susdit sénateur, converti par ses trente mille francs de traitement, va dans le monde, où il rencontre bien des gens de son calibre. Que d’autres ne demarderaient pas mieux que d'en faire autant, mais au même prix |
M. Camille Doucet, un galant homme, et fort spirituel, est chef de la division des Beaux-Arts au minis-
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tère d'Etat. Il disait à J. Janin qu'un grand nombre de prétendus opposants à l'empire actuel étaient les pensionnaires du gouvernement, recevaient des encouragements, des subventions ministérielles; de sorte que Je me croyais en droit de conclure de tout ceci que les opinions servaient de masque à des intérêts. C'est assez triste à dire, mais à quelle époque l'espèce humaine a-t-elle mieux valu? Quand a-t-on vu régner la vertu, l'indépendance, la générosité, le désintéressement ?
Ce pauvre Sainte-Beuve a été nommé professeur de poésie latine à la Faculté des lettres. Mais ce n'est pas le tout d’avoir un brevet en poche; il faut monter en chaire, professer devant un nombreux auditoire, et, 1l faut bien le dire, cet auditoire a les passions extrêmement vives. Il y a parmi MM. les étudiants des susceptibilités étranges, des rancunes politiques, et les antécédents de M. Sainte-Beuve sont tels qu'on devait craindre des rumeurs qui n’ont pas manqué d'éclater à sa première séance dans l’amphithéâtre de la Sorbonne. M. Sainte-Beuve, ancien rédacteur de la partie littéraire du journal /e Constitutionnel, sous Véron, était un ferme appui du gouvernement impérial. Il a, en cette qualité, frappé rudement quelques-uns des hommes les plus éminents de la littérature. M. Villemain, M. Cousin et quelques autres ont été l’objet de ses attaques, ce qui lui a valu des haines violentes.
Plus tard, il a quitté Véron pour le Moniteur, il est devenu encore plus l'homme du pouvoir, de sorte que la Jeunesse turbulente, menée un peu par des hommes qui la poussent, a pris le parti de siffler le nouveau professeur, et ce beau projet a été exécuté sans le moindre scrupule. Il faut dire que M. Sainte-Beuve parle difficilement; le mot ne lui arrive pas; il lui faut le loisir du cabinet. Encore tâtonne-t-il avant de pouvoir toucher le but. Ce n’est pas un improvisateur, au contraire,