‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 80 sur 170 · SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

SAINTE-BEUVE

et il n'a jamais eu de succès dans l’enseignement. Donc, dans sa première leçon, quand 1l a cru devoir faire l'apologie du chef de l'Etat et du ministre de l’instruction publique, quand 1l à dit que, dans notre nouveau gouvernement, l'épopée et le conseil avaient un égal mérite, les auditeurs ont sifflé outrageusement et le professeur n'a pas pu'aller plus loin. En pareil cas, les violences se répètent; la seconde leçon a été plus orageuse encore. L'autorité a pris des mesures; on a arrêté deux perturbateurs, et alors il a fallu procéder contre eux. J. Janin, qui a vu Sainte-Beuve le lendemain de cette affaire, a conseillé au professeur malheureux d'écrire au procureur général pour demander l'élargissement des prévenus, et, en effet, la lettre a été placée dans le dossier de l'instruction, de sorte que le magistrat chargé de questionner le jeune coupable pourra lui montrer cette preuve de la bienveillance de celui qu'il a si gravement imjurié. Tout cela est fâcheux. Le Journal des Débats a publié un petit article assez aigre contre M. Sainte-Beuve Celui-ci est furieux contre M..de Sacy, qui a laissé passer l’article. Il y a eu une entrevue chez M. Fortoul, le ministre; on a échangé des mots très durs, et l’on ne sait pas trop comment cela finira.

— Le gouvernement est en éveil; on a dû arrêter, l’autre nuit, cinquante ou soixante individus vers le clos Saint-Lazare. On savait qu'il y avait de ce côté des dispositions violentes contre l’empereur. C’est toujours le socialisme de juin 48 qui veut se débarrasser de l'obstacle principal. Les réfugiés en Belgique ne sont pas étrangers à cette agitation. Tout récemment, on a pincé un certain Callet qui a introduit en France des libelles dangereux. Ce quidam fut soudoyé successivement en qualité de républicain par le comte de Chambord et par le duc de Nemours. Le tribunal a été

196 JOURNAL DU D' P. MÉNIÈRE

assez sévère, parce que l'intention coupable était manifeste et que le fauteur de ces désordres espérait se mettre à l'abri à l’aide d’un subterfuge, derrière un texte de loi faussement interprété.

Certains journaux font une assez rude guerre. Le Siècle est à la tête de cette opposition; il compte parmi ses rédacteurs quelques hommes de talent. Mais 1l y en a plusieurs qui ont joué un rôle bien autre, anciens salariés du gouvernement, anciens écrivains des Journaux ministériels et, par conséquent, sans crédit sur le public. Mais ce Journal a besoin de ses trente ou quarante mille abonnés; il est retenu par les énormes bénéfices qu'il réalise; les actionnaires ne veulent pas perdre; en conséquence, ils font la loi aux rédacteurs, et le ton de la polémique perd de son acrimonie. De là l’éloignement volontaire ou forcé de M. Eug. Pelletan, le chef des doctrinaires républicains, celui qui est à la fois philosophe et poète, celui qui enveloppe ses plus amères invectives dans des phrases emmiellées et qui parait toujours poursuivre de brillantes utopies, lors même qu’il attaque plus énergiquement les faits matériels qui blessent ses convictions. Et voyez comme sa plume est dangereuse! C'est un récent article de M. Eug. Pelletan qui a mis le sifflet aux lèvres des auditeurs de M. Sainte-Beuve. Le journaliste a attaché au dos du critique un écriteau que le public lit, commente, et de là toutes les violences de la Sorbonne. Figurez-vous une mouche à laquelle un écolier malicieux à mis une paille quelque part, qui traîne ce supplice et qui ne peut s’en débarrasser.

Ce M. Eug. Pelletan est un homme d’un grand esprit et, dit-on, d'un grand cœur; il a beaucoup de style, de couleur, de chaleur; c’est sans contredit un des meilleurs écrivains de notre temps, mais il a beaucoup d’ambition, il a la conscience de son mérite, il

Page 1