EUGÈNE PELLETAN — TH. GAUTIER
sent ce qu'il vaut, il se fait une belle part dans l’avenir. [Il est honnête homme et 1l ignore que ses vertus privées seraient un obstacle à ses succès s1 le parti rouge triomphait. Son caractère chevaleresque, peu pratique, s’accommoderait mal des réalités brutales que ses amis feraient prévaloir. Il serait à l'instant dépassé, on le prierait de laisser faire, et, s’il voulait arréter le torrent, le torrent le briserait en l’entraînant. Et voilà ce que nous réservent les hommes qui ont la prétention de nous rendre ce qu’ils nomment la liberté! Ces jours derniers, le parquet a fait saisir un livre de Théophile Gautier, Les Larmes du Diable, et l’auteur, éperdu, sachant bien que J. Janin est en bons termes avec M. le procureur général, est venu prier son confrère le journaliste de le protéger auprès du magistrat vengeur de la morale outragée.
J. Janin, qui a peu de relations avec Th. Gautier, celui-ci étant écrivain gouvernemental, et l’un des rédacteurs du Moniteur, J. Janin, dis-je, n'a pas hésité à prendre fait et cause pour le poursuivi, et M. Rouland a bien voulu arrêter les poursuites judiciaires. Mais 1l fait saisir et supprimer le livre, qui est, dit-on, immoral. Et voyez la singularité du fait! Ce livre en est à sa troisième édition; il a paru d’abord sous le règne de Louis-Philippe, on en a parlé dans les journaux, mais l'autorité n'y a pas pris garde, et 1l a fallu aujourd'hui qu'un Juge d'instruction, grand liseur de toutes choses, mit le nez dans cette débauche d'esprit et de fantaisie pour y trouver le corps d'un délit justement punissable. Voilà le motif qui a fait incliner M. Rouland à l'indulgence; 1l a pu y avoir bonne foi dans cette réimpression, qui n'avait pas été attaquée par la justice. Mais enfin, comme l'ouvrage est blâmable, on le supprime.
198 JOURNAL DU D' P. MÉNIÈRE
es EVE 27-mars 1955.
J'ai vu hier M. le chancelier, qui m'a prié très gracieusement de venir dîner aujourd’hui avec lui. Je lui ai dit que pareille proposition me faisait à la fois tant d'honneur et de plaisir que je l’acceptais avec empressement et reconnaissance. Et comme il était question de nos amis communs, la famille de G..., si rudement éprouvée dans ces derniers temps, le chancelier s'est écrié :
« Ah! les joueurs! quelle race maudite! Les plus orands crimes ont souvent leur point de départ dans cette passion furieuse. À l’époque où J'étais préfet de police, la ville de Paris était pleine de tripots, de roulettes, et comme il survenait à chaque instant des ruines, des suicides, des meurtres, des vols, on résolut de mettre un terme à ces désordres; l’empereur nomma une commission d'enquête, on produisit des documents non moins effrayants qu'authentiques, et, par des mesures vigoureuses, on supprima les trois quarts de ces maisons abominables. Le Palais-Rovyal, Frascati, furent ‘à peu près les seuls endroits tolérés et surveillés, et cependant le mal fut à peine un peu atténué. La ville de Paris percevait une assez forte somme sur ces maisons, quelque chose comme cinq ou six cent mille francs, et quand, bien plus tard, il s’agit de supprimer tout à fait la roulette, certains conseillers municipaux, grands économes des revenus de la ville de Paris, faillirent faire rejeter par la Chambre des pairs la loi qui avait été adoptée par la Chambre des députés.
«J'étais à travailler dans mon cabinet, au Luxembourg, lorsqu'on vint me dire que la loi contre les jeux allait probablement être rejetée, justement parce que plusieurs pairs, membres du conseil municipal, lui faisaient une opposition énergique. Je courus à la
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