‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 9 sur 170 · BIOGRAPHIE > 4 À · texte numérisé non relu

BIOGRAPHIE > 4 À

sement général, à quoi vingt ans de parlementarisme et de paix misérable ont réduit la nation, une émotion forte vous serre à revivre ces brillantes années du second Empire, où, sous un rayon de gloire, l’ordre et la sécurité assuraient la prospérité et la confance, où toutes choses étaient à leur place, les hiérarchies respectées, les êtres suspects au bas de l'échelle, l’honête homme à l'abri de l'attaque, l'intelligence et la probité au pouvoir, les classements et les perspectives n'étant pas alors, comme de nos jours, intervertis et brouillés dans un bouleversement d’anarchie.

Sympathique à l'Empire, Ménière l'était aussi à la religion. Il voyait en elle, comme dans la constitution monarchique, un moyen d'action exercé sur les esprits et qui en refrène les instincts toujours prêts à montrer les dents. Seulement, l'autorité religieuse, il ne l’admettait n1 tyrannique ni sectaire. À quoi bon la violenceet la haine? Elles éloignent de Dieu plus qu’elles n’en rapprochent. « Je ne puis accepter, nous confie-t-il, de religion qui veut régner par la crainte et compte sur la terreur pour réduire au bien ceux qui seraient tentés de mal faire.» Il repousse les exagérations de pénitence, le luxe d’austérités en pratique dans les couvents des Chartreux et qui ne lui semblent convenir tout au plus qu'à quelque grand coupable se sentant indigne de pardon.

Bienveillant comme 1l l'était à l’égard des hommes, 1l ne pouvait s'imaginer que Dieu réclamat de la dureté envers eux. Toujours ce fonds de morale douce et ensoleillée qui baigne les jugements et relègue dans l'ombre la critique aigre et les mesures sévères.

Les livres, ces amis d'humeur égale qui ne se fàâchent jamais et sont hostiles au bruit et à tout éclat de voix, comment ne s’y serait-il pas attaché? Sa bibliothèque nombreuse et diverse ne lui laissait que

l'embarras du choix : modernes et anciens se pressaient sur les rayons.

Entre les deux, il préférait les anciens. Plus exquise lui apparaissait la fleur de leur âme, plus nuancée aussi, plus fièrement dressée vers les sommets. Si effacés, si perdus dans le lointain étaient les événements où s'agitaient les préoccupations de l’auteur ancien, que les circonstances passagères qui l’entouraient s’affaissaient, mesquines et inaperçues à cette distance. Il ne restait que l'essence de l’homme, ce qui lui constitue sa vraie grandeur, l'expression de sa pensée, noble et dégagée des conditions de milieu qui eussent couru risque en éclairant les mobiles peu généreux parfois dont elle était inspirée d'en altérer aussi la pureté.

On ne prend pas contact à ce degré avec les anciens sans leur consacrer de longues heures d'entretien et de causerie familière. De Ilà ces livres de Ménière s1 curieux dans la veine neuve qu'ils ouvraient : ce volume d’Æfudes médicales sur les poètes latins, cet autre sur Czcéron médecin. Et c'est toute la Rome antique évoquée sous la plume de lécrivain et s’offrant a nous par son côté médical. Nous apprenons ce que les poètes connaissaient de notre science, leur pensée sur elle, comment ils la comprenaient. Dans Lucrèce, à côté du poète vigoureux et dont l’envergure sereine plane avec une incomparable majesté, nous admirons l'observateur qui regarde, s'étonne, remet la science en honneur, invite à l'étude. Virgile lui, n'a pas lame pleur de ces essors. Il promène sa rêverie à travers la campagne romaine, s'arrête à causer avec les laboureurs, les conseille dans leurs procédés de culture, leur décrit la pustule maligne.

Horace songe à profiter d’une façon intelligente de la vie. Sa philosophie aimable se double d’une érudition étonnante de la science culinaire et aussi de

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